Désorientale

Négar Djavadi

Liana Lévi, 2016

Le lendemain, alors que des trombes d’eau se déversaient, sur Amsterdam, la lavant des péchés de la veille et des plaisirs superficiels, je sortis de l’immeuble, ma casquette enfoncée sur mon crâne. Cette pluie continuelle qui purifie, rappelle à l’ordre et impose la prudence, est sans doute ce qui explique le mieux pourquoi ce pays est ce qu’il est. Juché sur son vélo et enveloppé dans un horrible poncho protecteur, le Néerlandais va son chemin sans se soucier des autres, tout en respectant scrupuleusement les règles pour éviter les accidents et conflits. La culture calviniste, clef de voûte de cette société de liberté de confiance et d’indifférence organisées, ne pouvait sans doute pas trouver meilleur terreau pour s’implanter. Voilà ce que j’avais appris d’eux : chacun est libre d’être ce qu’il est, de désirer ce qu’il désire, de vivre comme il l’entend, à condition de ne pas nuire à la tranquillité d’autrui et à l’équilibre général. Un principe de vie à l’exact opposé de la culture persane, où dresser des barrières, se mêler de la vie des autres et enfreindre les lois est aussi naturelle que la respiration. Mais aussi en décalage avec la réalité judéo-chrétienne de la culture française, où le verbe entrave sans cesse l’action.

J’ai vraiment aimé ce premier roman passionnant et suivre le parcours de Kimiâ, qui s’est retrouvée en France après avoir fui l’Iran avec sa famille. On imagine bien sûr le contraste de sa culture avec celle de son pays d’accueil. Et ce fut très intéressant de découvrir sa réflexion. 

Le roman s’ouvre sur un moment de partage d’intimité, Kimiâ est dans une salle d’attente et attend l’autorisation d’une PMA pour pouvoir devenir mère. On découvre délicatement qu’elle est lesbienne et joue le jeu du jeune couple avec Pierre pour pouvoir avoir un enfant. Pierre sera un père identifié et présent pour l’enfant. C’est le désir de Kimiâ que son enfant n’ait pas de soucis avec ses origines. 

Il est question ici de racines. Se sentir déracinée. Vivre sa culture ou prendre celle du pays d’accueil. Vivre avec un lourd passé qui donne un ressenti perpétuel de ne pas être dans la norme. Mais aussi vivre libre sa vie de femme ici plus qu’en Iran. 

J’ai noté un anachronisme en Iran. L’homosexualité est passible de la peine de mort mais est autorisé l’opération pour changer de sexe. 

L’auteure sait bien écrire la présence de Kimiâ au monde dans cette salle d’attente où elle imagine le ressenti des autres couples et on découvre au fur et à mesure de ses pensées, son parcours, son histoire qui fait son elle aujourd’hui.

Sa relation avec son père, Darius. Sa mère Sara, d’origine arménienne, femme droite et courageuse. Le désordre avec la fuite en France. Le déracinement. Le passé qu’on veut oublier et qui nous constitue. Le sentiment d’oubli dans une vie qui n’est pas sienne. Le désir d’être soi. 

Désorientale, ce mot qu’on peut interpréter de multiples façons.

La construction de la narration fait en sorte que la lecture est agréable, le style de l’auteure fait beaucoup aussi. C’est un livre vraiment fabuleux et aussi très instructif et essentiel pour en savoir plus sur l’Iran et aussi sur les gens qui sont déracinés, la confrontation de culture…

J’attends avec impatience de pouvoir lire un autre roman de Négar Djavadi. 

 

Je vous signale un autre livre que j’avais beaucoup aimé mais qui date un peu. C’est « Lire Lolita à Téhéran » de Azar Nafisi.

Après avoir démissionné de l’Université de Téhéran sous la pression des autorités iraniennes, Azar Nafisi a réuni pendant deux ans, dans l’intimité de son salon, sept étudiantes pour y lire Nabokov, Fitzgerald, Austen… Ce livre magnifique est le portrait brut et déchirant de la révolution islamique en Iran. La démonstration magistrale que l’imagination bâtit la liberté.

Un autre livre lu lu il y a deux ans qui était très bien aussi.

Les jardins de consolation de Parisa Reza

 

J’ai enfin sorti « Désorientale » de ma PAL. Je ne comprends pas comment j’ai pu y laisser cette merveille aussi longtemps.

5 réflexions sur “Désorientale

  1. Pingback: Objectif pal de mars ~ le bilan – Les lectures d'Antigone

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