Le poids de la neige

Christian Guay-Poliquin

Les Editions de l’Observatoire, 2018

Un homme blessé dans un accident de voiture est pris en charge par les habitants d’un village isolé. Il y sera soigné par une vétérinaire et son mari pharmacien. Il se retrouve à cohabiter avec Matthias, lui-même tombé en panne dans la forêt. Aussi une grande panne d’électricité qui semble général dans le pays rend les conditions de vie plus difficile, ainsi que cette neige qui les isole encore plus. Ils doivent passer là l’hiver avec la promesse de partir avec un convoi au printemps. Nous sommes au Canada et l’hiver est très très long. On plonge dans le quotidien de ces deux hommes dans cette maison à l’écart du village, dans cette pièce où ils mangent, dorment, jouent aux échecs, où Matthias prend soin du blessé. Le récit est raconté du point de vue du blessé, de son lit.

On va s’en sortir, annonce Matthias en brandissant le livre qui était sur sa table de chevet. La panne, ton accident, ce village, tout ça, ce ne sont que des détours, des histoires incomplètes, des rencontres fortuites. Des nuits d’hiver et des voyageurs.

Ce village s’organise et se rationne pour survivre. On ne découvre pas pourquoi l’électricité ne fonctionne plus mais des échos parviennent jusqu’au village avec pillages, violences… Ce village semble préserver de cela.

J’ai beaucoup aimé cette écriture du quotidien souvent oppressant dans ce huis clos où deux personnes se retrouvent liées par les circonstances. J’ai beaucoup aimé la description des lieux, de l’environnement et de la nature qui nous donne à voir en pensée cette histoire, de l’organisation de cette société humaine face au désastre. La tension est donnée tout au long du livre par le fait qu’on ne sait pas ce qui s’est passé dans le monde avec cette panne générale d’électricité.

Je n’ai pas compris, par contre, les numéros de chapitre qui ne suivent pas et semblent aléatoires.

Un auteur à découvrir !

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Les amants polyglottes

Lina Wolff

Gallimard « Du Monde Entier », 2018

 

Trois parties

Trois mondes différents

Un lien : Max Lamas, un écrivain, enfin son manuscrit.

Les amants polyglottes est le deuxième roman et le premier traduit en France de Lina Wolff, auteure suédoise.

J’aime beaucoup m’évader avec les auteurs nordiques et ici, on voyage  avec Ellinor en Scanie, petit comté suédois proche du Danemark, à Copenhague, à Stockholm. On voyage dans les turpitudes littéraires de Max Lamas et de ses journées d’errance et d’écriture. Ma partie préférée est celle concernant Lucrezia, car dès les premiers mots, toute l’Italie pénètre les pages du roman avec le bruit, les odeurs, une façon d’être…

La construction du livre est particulière. Les trois parties pourraient se lire indépendamment, comme trois nouvelles, sauf qu’il nous manque une chute… Le lien aussi entre toutes les parties c’est la recherche de l’amour de tous nos protagonistes ou leur interrogations à ce sujet. Les deux premiers protagonistes sont assez brut de décoffrage dans ce domaine, Lucrezia, elle, est plus fine et plus humaine à ce sujet. Il est fait référence à Houellebecq à plusieurs reprises dans le livre. Ellinor lit tous les livres de Houellebecq. On y trouve aussi des citations de ce dernier. 

Livre intéressant mais il manque un petit quelque chose pour qu’il prenne plus de consistance. Dommage !

Bakhita

Véronique olmi

Albin Michel, 2017

J’ai lu ce roman dans le cadre du Grand Prix des Blogueurs Littéraires. « Bakhita » a reçu le prix et en vue de la soirée de remise, je l’ai lu.

Véronique Olmi est une auteure que j’apprécie beaucoup. J’ai lu plusieurs de ses romans et je l’ai vu jouer aussi dans sa pièce « Une séparation ». Une très belle pièce et une femme talentueuse.

Dans Bakhita, on retrouve le talent de Véronique Olmi où elle retrace la vie de Bakhita, petite fille enlevée dans son village soudanais pour devenir esclave. Bakhita deviendra Sainte Bakhita, patronne du Soudan.

C’est un livre dur où on se retrouve dans l’horreur absolue avec cette petite fille enlevée de son village et soumis à la traite musulmane à la fin du XIXe siècle.

C’est un livre qui heurte et qui raconte un côté très noir de notre humanité : L’esclavage.

J’ai été happée tout de suite par la première phrase du roman « Elle ne sait pas comment elle s’appelle. » On sent tout de suite une telle violence dans ces mots. La violence que vivra Bakhita jusqu’à en perdre son nom et son identité.

La vie de Bakhita enfant est bien retracée par Véronique Olmi avec son innocence, son monde d’enfant, ses peurs, son ignorance de ce qui l’attend mais dont elle a l’intuition, sa force malgré tout de garder espoir. Espoir de retrouver sa sœur. Espoir que tout cela s’arrête. On la suite dans son long périple qui la mènera en Italie.

La douceur est apportée par cette famille italienne catholique et le père en particulier qui considère Bakhita comme une de ses enfants. Mais Bakhita est l’esclave d’une autre famille.

Bakhita sortira de l’esclavage en entrant dans les Ordres.

L’écriture de Véronique Olmi est intense et précise. Un livre à lire puissant et nécessaire !

La traite des esclaves passait par l’Italie. De nos jours, beaucoup de migrants fuyant leur pays en guerre atterrissent sur les côtes italiennes. Ont-ils de l’espoir ? Ont-ils le sentiment d’être libres ? Peuvent-ils faire des choix ?

Non.

Avec la caravane elles marchent sur cette terre du Soudan ouverte sous le ciel immense, et souillée par le troc et le trafic. Elles marchent et Bakhita comprend que le temps de la fuite est un temps perdu, le monde des esclaves est le sien, mais il y a toujours, pour la maintenir en vie, un espoir.

Mon avis sur mon blog de Nous étions faits pour être heureux

La beauté des jours

Claudie Gallay

Actes Sud, 2017

Claudie Gallay nous fait entrer dans le quotidien de Jeanne, employée de la Poste, la quarantaine, mariée depuis longtemps, ayant deux grandes filles étudiantes. Elle rend visite le dimanche à sa famille.

La routine semble installée : les journées ont l’air de se ressembler et de se répéter à l’infini.

Entre les heures au guichet, la maison, Rémy, les filles, Jeanne n’avait guère de temps pour penser à la lumière. Elle ne s’en plaignait pas, non, ce n’est pas ça. Mais il y avait toutes les choses à faire. Les choses de l’habitude.

 Mais Jeanne est quelqu’un qui regarde la vie. Tous les jours, en fin de journée, elle s’installe dans son jardin pour regarder deux personnes, qui passent dans deux trains différents. Ils rentrent du travail et les imaginent fait l’un pour l’autre…

Elle aime les nombres inversées. Elle a une passion pour l’artiste Marina Abramovic, une performeuse. On retrouve des citations de cette artiste et Jeanne nous la raconte.

M.A. Citation 1 : J’ai longtemps cru qu’on devenait une artiste à partir d’une enfance difficile ou alors si on avait connu un drame ou bien la guerre, ou alors si on avait un don. Mais ce n’est pas ça. On devient artiste parce qu’on est sensible et parce qu’on est mal dans le monde. Ce n’est pas une question de don mais d’incapacité à vivre avec les autres. Et cette incapacité à vivre crée le don.

Elle est dans l’empathie avec les autres. L’aventure est pour elle parfois de suivre quelqu’un dans la rue. Oui, Jeanne est un peu particulière.

Tout son univers est troublé par les retrouvailles avec un ancien ami du lycée, Martin, dont elle était amoureuse à l’époque. Il semble charmant et intéressant. Il se crée un point de tension dans l’histoire à ce moment-là. On se demande si sa vie va basculer, prendre une autre direction ou pas à ce moment-là.

Elle a pensé à la vie, la vie en général. Elle avait sans doute vécu plus de la moitié de la sienne. Peut-être pas, mais sans doute oui. Est-ce qu’ elle n’avait pas un peu dormi pendant toutes ces années ? Surtout, les dix dernières ? Dunkerque tous les étés. Les filles qui avaient grandi.

Est-ce qu’elle avait profité suffisamment ?

Claudie sait créer des univers. Je me souviens de la lecture du roman « Les déferlantes » où j’avais l’impression de sentir les embruns sur ma peau tout le temps.

Au fur et à mesure de l’avancée dans l’histoire, Jeanne avance, progresse dans le « être » et peut dire ce qu’elle veut faire, ce dont elle a envie mais aussi de savoir ce qu’elle a. Elle s’affirme. Elle trouve son équilibre.

Autour d’elle gravite Suzanne, l’amie et voisine qui s’est faite larguer par son compagnon et qui semble terriblement pathétique et désespérée. Mais Jeanne est présente auprès d’elle et l’aide.

Un autre personnage, présent tout au long du livre est Zoé, sa petite nièce qui fait entrer de la douceur, de la poésie, de la créativité dans la vie. Cette petite fille est différente mais elle possède un don, le don de la vie, de l’instant à vivre par son regard étonnant. C’est un personnage que j’ai aimé retrouver tout au long du livre et qui m’a ravie et fait sourire.

J’ai aimé ce roman de bout en bout. On peut être surpris par la vie de Jeanne qui peut paraître monotone au premier abord, mais se rendre à un travail salarié quotidiennement nous fait entrer systématiquement dans une certaine routine. C’est comment on vit ces instants qui fait la différence et fait que notre vie est unique.

Une autre découverte artistique fut l’installation de Christian Boltanski « Les archives du coeur » sur l’île de Teshima au Japon qui crée un vraiment moment de poésie et d’évasion dans le livre. Ce roman est donc à lire. 

– J’ai l’impression qu’il y a deux Jeanne en moi, une qui a eu envie de cette vie calme et bien rangée, et l’autre qui voulait être différente. La première a été la plus forte. Mais j’ai besoin, de temps en temps, de sentir en moi la présence de l’autre.

Toujours avec toi

Maria Ernestam

Babel, 2014

 

Maria Ernestam est une auteure suédoise contemporaine. J’avais lu et apprécié d’elle « Les oreilles de Buster », livre totalement captivant et « Patte de velours, œil de Lynx » dont la couverture avec ce chat parle d’elle-même.

Ce roman commence un peu comme une bluette, une femme, Inga, photographe d’art, vit encore difficilement le deuil de son mari, décédé deux ans auparavant. Elle trouve refuge dans une maison de famille sur l’île de Marstrand. L’auteure sait bien retracer cette vie insulaire suédoise et l’importance des voisins. Elle y retrouve d’ailleurs un très vieil ami, très attentionné. Mais l’intérêt du livre se porte très vite sur la découverte d’une lettre reçue en 1916 par sa grand-mère Rakel d’une certaine Léa. Inga plonge alors dans son histoire familiale en menant une enquête pour la reconstituer. On y découvre des secrets de famille. Toute l’histoire se reconstitue à la lecture en entendant la voix de Rakel en 1959 qui proche de la mort, se replonge dans sa vie et sa jeunesse et l’enquête d’Inga en 2007.

On se retrouve plongé dans la Suède de 1916 où la pauvreté extrême côtoie la richesse, où les jeunes filles doivent faire des choix et sont sacrifiées dans la famille au profit des garçons. Elles doivent partir pour trouver un travail de bonne.

On est confronté à la Grande Histoire avec la bataille de Jutland qui a fait rage en Mer du Nord et a laissé une multitude de cadavres anglais ou allemand enterrés sur le sol suédois. Les personnages se retrouvent d’ailleurs au milieu de ces cadavres.

Maria Ernestam nous tient en haleine tout au long du roman dans la reconstitution de cette histoire familiale. Elle y parle aussi de photographie car c’est le métier d’Inga, mais j’aurai aimé que cela soit plus développé, car on sent que l’Art est très important dans la vie d’Inga.

C’était un des premiers romans de Maria Ernestam traduit en France, les suivants sont meilleurs. Je vous recommande « Les oreilles de Buster ».

Mistral perdu ou les événements

Isabelle Monnin

JC Lattès, 2017

J’ai ressenti une certaine tristesse tout au long de la lecture de ce livre. C’est un récit autobiographique. L’auteure/narratrice était très proche de sa sœur mais elle est décédée jeune. Le texte est scandé par « Nous sommes deux », « Je suis deux » et pour finir par « Je suis nous » nous renvoyant sans cesse à cette perte.

Nos journées jouent à l’élastique, se quitter, se rejoindre, se raconter, verser dans la tête de l’autre tout ce qui a été frôlé, espéré, déçu. Elle n’a pas encore dix ans mais au collège je n’ai pas trouvé meilleure amie. Il y a bien une fille, dont la profondeur m’attire comme un puits, mais personne ne me connaît mieux que ma sœur. La laisser, même pour quelques heures, revient à endosser un manteau de solitude. Nul ne me dit comme elle qui je suis. Que je suis. Elle est celle par qui j’existe au monde, depuis son premier regard sur moi – effacé à jamais de ma mémoire mais grave préhistorique dans ma roche de sorte que jamais je ne puisse en douter.

A la manière d’Annie Ernaux qui mêle son vécu tout en nous faisant revivre une époque comme dans « Les années » (qui est d’ailleurs est cité en exergue de ce livre), Isabelle Monnin nous raconte ses souvenirs, son enfance, sa vie avec ou sans sa sœur tout en nous refaisant vivre la fin des années 70 et au-delà en province.

Je retrouve, comme dans mon histoire personnelle, les mêmes origines politiques et cette façon de voir le monde à travers le clivage gauche/droite.

J’apprends ainsi, sans que cela soit nommé, que tout est rapports de force, que la politique est l’épaisseur invisible entre les individus, ce qui les lie et les éloigne.

L’écriture est très recherchée dans la juxtaposition des mots et en fond de texte, on entend ces chansons de Renaud. La musique est très présente dans ce livre. Mais ce ressenti de la perte tout au long du livre m’a vraiment touchée. Je suis un être ultra sensible et les mots me touchent invariablement. Cela a été une lecture pesante.

J’avais déjà ressenti beaucoup d’émotion en lisant « Les gens dans l’enveloppe » de la même auteure, mais c’était une émotion touchante et tendre.

https://voyageauboutdemeslivres.wordpress.com/2016/04/25/les-gens-dans-lenveloppe/

Nos richesses

Kaouther Adimi

Seuil, 2017

C’est un livre très intéressant car on découvre l’existence d’Edmond Charlot qui fut libraire et éditeur à Alger dans les années 30. Il a d’ailleurs édité le premier texte d’Albert Camus « L’envers et l’endroit » que je n’ai d’ailleurs pas lu à ce jour. 

On entre dans l’existence de cette librairie à deux périodes différentes : celle où Edmond Charlot trouve le local et la transforme en librairie « Les vraies richesses » à l’image de celle d’Adrienne Monnier à Paris (bibliothèque de prêts, lieu de rencontres d’écrivains) et à une autre période plus récente où cette librairie va être vidée, repeinte par Ryad pour devenir un restaurant. Toute la charge historique du lieu va disparaître d’un coup de pinceau.

Kaouther Adimi utilise un kaléidoscope pour faire revivre ce personnage qu’était Edmond Charlot : la narration, les carnets d’Edmond Charlot, le personnage d’Abdallah qui est la mémoire vivante de la librairie devenue bibliothèque de prêts ensuite, Ryad qui fait un peu le bilan de ce qu’est devenue cette librairie. C’est un livre qui a nécessité de nombreuses recherches à son auteure (interviews, films, documents d’Edmond Charlot, livres…) et c’est ce qui le rend très intéressant.

Cette histoire est bien sûr liée à l’histoire de l’Algérie : la période de la colonisation, la lutte pour l’indépendance, les guerres (celle de la deuxième guerre mondiale mais celle de l’Algérie…), le drame de Sétif…

C’est toute une aventure qui est retracée ici, celle d’un amoureux des mots qui rencontre beaucoup de difficultés à éditer ses livres, des livres qui ont eu des prix littéraires prestigieux, pourtant.

La langue est très accessible, peut-être trop… Tout l’intérêt de ce livre réside dans la découverte de ce personnage et de faire revivre tout un pan d’Histoire.

Ce fut une lecture très agréable et je comprends que les lycéens aient apprécié ce livre.

Je vous recopie la recette d’Edmond Charlot pour inciter quelqu’un à écrire.

19 octobre 1961

Un journaliste qui prépare un reportage sur Camus – un de plus – m’a demandé s’il y avait des gens que j’avais incité à écrire. Il n’y en a pas qu’un, il y en a des quantités. Je lui ai donné ma recette. :

Achetez une table, la plus ordinaire possible, avec un tiroir et une serrure.

Fermez le tiroir et jetez la clé.

Chaque jour, écrivez ce que vous voulez, remplissez trois feuilles de papier.

Glissez-les par la fente du tiroir. Évidemment sans vous relire. A la fin de l’année vous aurez à peu près 900 pages manuscrites. A vous de jouer.