La dérobée

Sophie De Baere

Editions Anne Carrière, 2018

 

Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est qu’on est tout de suite happé par l’histoire.

Claire croise dans son immeuble son nouveau voisin, Antoine qui se trouve être un ancien amour de jeunesse et même son premier amour. C’est intrigant car c’est une telle coïncidence et surtout c’est prétexte à nous plonger dans leurs adolescence et leur parcours de vie. On n’entre pas par contre, dans un atermoiement psychologique des personnages. L’auteur ici retrace leur histoire.

Sophie de Baere raconte très bien cet amour entre les deux adolescents. C’est doux. Les mots sont bien choisis. Des adolescents encore enfants. J’ai beaucoup aimé cette partie. Lui venant de Paris tous les étés dans cette campagne où elle habite.

On était à la lisière de deux mondes. Mais on penchait plutôt du côté de celui des mômes de dix ans. Les filles et les gars de la place qui alignaient des Heineken fumant des gitanes trop fortes chapardées à leurs pères vivaient dans une réalité qu’on ne goûtaient pas encore. Antoine et moi, on obéissait aux lois de nos songes, de nos dessins animés et de nos livres d’aventures préférés. On paressait mollement dans ma mansarde après avoir couru tout le jour, avec Cookie, dans les champs de tournesols. On flottait dans l’air mielleux du ciel orange de cet été 1985. Talons fendillés, piqûres d’aoûtats, feu sur la peau.

Deux enfants d’origine sociale différente. Deux familles et leurs secrets respectifs.

L’auteure alterne les chapitres où on se plonge dans ces étés de retrouvailles et les moments où trente ans plus tard ils se sont retrouvés. Antoine est devenu un photographe célèbre. Claire est responsable d’une boutique sur une aire d’autoroute.

Un parcours digne des Héritiers et de reproduction sociale.

A chaque changement de périodes, il y a des rebondissements dans l’histoire et des découvertes étonnantes. C’est un livre scénarisable.

Le plus intéressant c’est le parcours de Claire et sa prise de conscience que toute sa vie, elle s’est dérobée à elle-même et a laissé d’autres décider de sa vie. Elle a vécu pour les autres et malgré les incidents de parcours, elle réussit à surpasser cela et a vivre la vie qu’elle souhaite.

En parlant de sa fille Solène lors du mariage de cette dernière.

Solène, elle, a cessé de se chercher un metteur en scène. Elle a saisi l’importance de sa propre mesure. C’est aujourd’hui une sentinelle qui mène son existence comme dans les livres dont vous êtes le héros. Elle choisit, demande, refuse, s’offusque, réclame. Solène se bat, elle se bat pour aimer et être véritablement aimée. M’avoir vue presque mourir du chagrin de la renonciation l’a, en quelques mois, métamorphosée. Ce ne sont rien d’autre que mes sanglots de regret et mon corps décharné qui l’ont poussée à rejoindre le père de sa fille et à lui extirper un amour digne d’elle. Solène, ma douce Solène, tu ne seras pas ma copie. Tu ne laisseras pas modeler, corriger, puis souvent effacer. Et quand je te regarde aujourd’hui dans ta jolie robe de mariée et dans ton bonheur assumé et presque arrogant, tu ne ressembles à personne. Ni à moi, ni à ta malheureuse grand-mère. La malédiction est rompue. Et je me dis que, moi aussi, je suis en train d’en finir avec elle.

Bref, j’ai aimé ce livre pour son côté distrayant. On adhère à l’histoire.

Lu dans le cadre des 68 Premières fois.

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Juste un peu de temps

Caroline Boudet

Editions Stock, 2018

Caroline Boudet nous propose ici le portrait d’une jeune femme, Sophie, mère de famille, épouse, salariée qui court tout le temps. Elle dresse des listes quotidiennes de tâches à faire pour répondre aux besoins de ses enfants, de son conjoint. Sans cesse sollicitée (même sous la douche), elle doit prévoir, anticiper. Toute la vie de la maisonnée repose sur elle. Cette femme est surchargée physiquement et mentalement.

Caroline Boudet nous montre que cette femme qui assume tout dans la vie familiale est carrément flouée à son travail. En effet, elle est rétrogradée à la naissance de son enfant, mise au placard alors que son collègue masculin devenant père est plutôt mis en avant et promu. Le mari de Sophie est peu investi dans cette spirale quotidienne, Sophie lui laisse peu de place à prendre tout en charge elle-même.

Sophie, à un moment, souhaite un répit et s’évade dans une ville voisine au bord de la mer et y restera quelques jours, ne donnant pas de nouvelles à sa famille.

Elle se repose dans un premier temps et ensuite elle prend le temps de réfléchir à ce qu’elle souhaite. Elle veut changer sa vie, se retrouver, ne pas s’oublier dans sa vie.

A la fin, elle retourne chez elle, boostée et elle constate que finalement rien n’a changé. Tout au long de la lecture, nous avons le point de vue de plusieurs personnes : son mari, ses amies, son collègue amoureux d’elle, une cliente d’un restaurant qui aperçoit Sophie déjeuner seule, son fils… C’est très intéressant de lire tous ces regards.

Je me suis posée la question à qui s’adressait ce livre.

Il montre un quotidien de nombreuses femmes, je présume, qui prennent tout en charge, qui doivent laisser de côté leur métier pour cela et perdre aussi un peu de leur âme. Je pense que la cible sont ces femmes.

Si on analyse un peu plus près, on peut se questionner sur le pourquoi de cette vie. Apparemment, c’est quelque chose qui a du être légué par sa mère : être une épouse et une mère exemplaire, une Wonder Woman du quotidien. J’en ai rencontré des comme celles-ci rivalisant d’ingéniosité pour faire tout un tas de choses mieux que tout le monde et être assez fières de jongler dans cet emploi du temps ménager et de parvenir au bout de ces listes, trouvant sens dans ce tourbillon. A côté bien sûr, on peut paraître minable de ne pas être ainsi, de ne pas se sentir assez bonne mère pour ne pas avoir créé l’anniversaire de folie pour son enfant par exemple. C’est comme une compétition entre mères. Bon, moi, j’ai déclaré forfait dès le départ à ce genre de jeu.

Je vois cela comme un témoignage. Il faut donc revoir toutes l’éducation de nos filles et de nos garçons et de se tenir loin de certaines traditions. Le bonheur de chacun est dans l’épanouissement personnel. Il faudrait aussi que les pères aient autant de congé paternité que les mères, que le regard change aussi. Il y a toute une réflexion de société à mener sur ce sujet. Il me semble que les pays nordiques sont plus avancés sur ce sujet que nous. Ils seraient surpris de voir notre société archaïque.

Caroline Boudet ne propose aucune piste, à part la fuite.

C’est un livre qui paraît simple au premier abord mais qui amène à réfléchir bien sûr, même si on ne se reconnaît pas dans ce portrait.

 

Lu dans le cadre des 68 Premières Fois

Objet trouvé

Matthias Jambon-Puillet

Editions Anne Carrière, 2018

Le livre s’ouvre sur une scène de polar : une femme nue, portant uniquement une guêpière est retrouvée morte sur son lit. On découvre aussi un homme nu et menotté dans la salle de bains, mal en point mais encore vivant. Cette femme s’appelle Sabrina. Lui, Marc.
On s’interroge tout de suite, on est intrigué sur ce qui a pu se tramer ici. Surtout quand on apprend que cet homme a disparu depuis deux ans.
On entend la voix de Nadège, son ancienne compagne qui a refait sa vie depuis.
Ce livre parle de BDSM, de soumis, de dominant… Et tout cela, je l’assimile à de la misère sexuelle. Ici, la soumission n’est pas un simple jeu d’un soir mais engage tout une vie et deux personnes. La personne soumise n’existe plus qu’au regard de son maître. Un vrai cauchemar à mon avis. Mais qu’est-ce qui fait qu’une personne bascule dans ce mode de fonctionnement ? Ce livre essaie de donner une réponse mais cela me reste totalement incompréhensible.

Ils marchent. Ils parlent. Sabrina raconte sa vie, son boulot, son appart, son célibat. Marc raconte la fin de son lycée, le bac de justesse, les deux premières années perdues à Lyon II, la troisième s’il le faut, jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose qui lui plaise.
« Quoi? » demande-t-elle ?
« Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont changé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir : sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier ? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place a son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir.

Marc en était là avant de disparaître.
Nous découvrons ensuite comment se passent les journées d’un soumis et la relation très spéciale avec sa maîtresse, la dominante. Cette Sabrina mène une existence affreusement banale en apparence mais a une vie très spéciale quand la porte de son appartement se referme sur elle et sur lui.
Après la lecture de ce livre, je ressens du dégoût, la sensation de toucher à quelque chose de très malsain, d’entrer aussi dans un monde totalement parallèle où toutes les règles du jeu ne sont pas les mêmes.
Je me suis posée les intentions de l’auteur. J’ai vu qu’il s’était frotté à ce monde étrange pour écrire son livre. Mais pourquoi vouloir écrire sur ce sujet ? C’est très intrigant. Mon imaginaire débordant imagine tout un tas de choses.
Pour finir, un passage qui m’a fait froid dans le dos :

Quand il ne tourne pas la page, Marc se gratte le cou, se passe la paume contre la nuque. C’est un réflexe, le collier lui manque.

La fin du livre est absolument horrible (et affreusement pitoyable). Je parle de l’histoire bien sûr car l’écriture, elle, est maîtrisée.

Lu dans le cadre des 68 Premières fois

Une mère modèle

Pierre Linhart

Editions Jeanne Carrière, 2018

Ce livre raconte l’histoire d’une femme, d’une mère plus particulièrement, mais aussi d’une famille et d’un fils, un mari, un écrivain et une musicienne.

C’est une famille modèle à qui tout semble réussir par les métiers exercés passionnément, une vie riche sans encombres mais aussi une vie de tous les possibles.

Tout bascule quand William, le mari de Florence obtient un poste universitaire à New York. A temps partiel au début et à plein temps ensuite. Et là, se pose la question d’aller vivre tous ensemble à New York ou pas. Joachim, le fils de 10 ans, qui semble souffrir du manque de son père et devient difficile. Le manque dans la famille. La fatigue. Les tranquillisants.

Le dilemme se pose pour Florence : aller s’installer à New York tout en sachant qu’elle ne retrouvera pas son travail qu’elle exerce passionnément à l’Opéra Bastille.

A partir de là, tout déraille.

On comprend que l’apparence dorée de cette famille ne l’est pas. Tout se craquelle.

Le souvenir de sa sœur musicienne morte trop tôt. La passion de la musique qu’elle ne partage pas ni avec son mari, ni avec son fils.

Elle avait eu des petits amis. Tous étaient musiciens et c’était suffisant pour les unir. Elle n’aurait jamais envisager de tomber amoureuse d’un homme qui ne se consacrât pas sa vie à la musique. Mais William était aussi dévoué à la littérature qu’elle l’était à la musique. Ils avaient cet engagement commun, qui les rendait si familiers l’un à l’autre.

Elle va s’enticher ensuite de ce jeune camarade de classe de Joachim, Moussa à qui elle pense apporter beaucoup et qui semble reconnaissant. Il semble doué pour la musique. Elle lui donnera des leçons de piano. Elle fera avec lui ce qu’elle aurait aimé partagé avec son fils.

Sa vie à Paris, cet équilibre instable, tiraillée entre le modèle de mère qu’elle aimerait être, son travail, son amour devenu plus incertain pour William fait que tout bascule complètement. Elle en est malade, sombrant dans la folie, le chaos. Elle est arrivée à un point culminant de tensions que tout éclate à ce moment et que cela éclate dans son corps.

N’assumant plus grand chose, son fils part vivre avec son père à New York. Elle se retrouve petit à petit.

Au début, il y avait quelque chose de vertigineux. L’appartement pour elle seule, ne pas aller à l’école, ne pas l’accompagner au basket et au judo. Plus d’horaire à respecter, ni repas fixe à préparer, ni devoirs à surveiller… Tout ce qui était chronométré, ritualisé et intangible avait disparu,comme l’impératif de prendre en compte les besoins et les désirs de Joachim et William. Ils étaient si présents en elle qu’il fallait à présent découvrir ce que leur absence allait laisser émerger.

Ce fut d’abord un immense vide qui paraissait impossible à combler. Que faire ? Son désir était comme un vestige enfui dans les limbes inaccessibles, qu’il fallait exhumer. Ce qu’elle fait. Elle le déblaie, le restaure, le polit. Livrée à la solitude, elle le laisse croître en elle, se préciser, se renforcer, pour qu’il l’entraîne vers l’inconnu. Elle se construit dans cette liberté nouvelle où tout paraît possible.

Elle renoue avec son fils dans cette liberté. Elle arrive à être mère dans la distance. Et le fils aussi trouve sa place. Il se met à jouer de la batterie alors qu’il ne semblait pas aimé cela. Le lien est là.

Très beau livre sur la relation mère/fils mais aussi le couple, la place de la famille et de son épanouissement personnel au milieu de toutes ces contraintes. Oui, il faut faire des choix. Des choix de vie pour soi.

Pierre Linhart est scénariste et ici tout semble bien codifié, pensé et écrit afin de ménager le suspens du lecteur.

C’est un très bon premier roman que j’ai pris plaisir à lire.

Lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

La nuit introuvable

Gabrielle Tuloup

Editions Philippe Rey, 2018

 

Un fils – Une mère

Un lien rompu depuis toujours.

Alzheimer et tout repart à zéro. Un fils redécouvre sa mère.

Tout s’explique.

Son inconstance auprès des femmes, ses fantasmes inaboutis.

Une écriture introspective qui nous donne le point de vue du fils.

La mère, atteinte d’Alzheimer, se dévoile parcimonieusement par des lettres adressées à son fils, écrites avant sa maladie et qu’il reçoit à un rythme d’une lettre tous les deux mois, lors de ses retours en France.

Des lettres. Le temps pour une mère de dire son amour à son fils. Son fils qui la vie durant a vécu difficilement le désamour de sa mère.

Sa mère a vécu un drame inimaginable avant sa naissance. Puis à la naissance de Nathan, son fils, elle a eu peur, peur de ne pas savoir le protéger. Elle a confié cette tache aux bras du père.

Ecriture tout au fil du rasoir. On ressent cette tension, le mal être de Nathan et sa difficulté dans ses relations avec les femmes. La fuite.

Ecriture qui nous fait entrer tout de suite dans la psychologie de son personnage. On ne s’y identifie pas mais on y est sensible. On comprend. On ressent de l’empathie pour Nathan.

J’ai beaucoup aimé cette relation compliquée mère/fils où chacun se dévoile, s’explique et se retrouve.

C’est une très belle histoire tout en nuances que nous raconte Gabrielle Tuloup.

Lu dans le cadre des 68 premières fois

Ta vie ou la mienne

Guillaume Para

Editions Anne Carrière, 2018

Présentation de l’éditeur

Hamed Boutaleb naît à Sevran, en Seine-Saint-Denis. Orphelin à l’âge de huit ans, il part vivre chez son oncle et sa tante à Saint-Cloud, commune huppée de l’Ouest parisien. Pour la première fois, une existence sans adversité s’offre à lui. Hamed saisit sa chance et s’épanouit avec une passion : le football. Il brille dans le club de la ville, où il se lie d’amitié avec l’un de ses coéquipiers, François.

À seize ans, le jeune homme tombe amoureux de Léa, qui appartient à un autre monde, la haute bourgeoisie. L’amour passionné qui les lie défie leurs différences et la mystérieuse tristesse qui ronge l’adolescente. Hamed touche du doigt le bonheur, mais celui-ci vole en éclats lorsque la jeune fille lui avoue que son père la viole depuis ses douze ans. Une nuit, le père de Léa est blessé au cours d une agression. Il en restera paralysé. Hamed est rapidement mis en cause avant d’être incarcéré.

En prison, où il passera quatre ans, la violence devient sa seule alliée. Par instinct de survie, il refuse de revoir Léa. Lorsqu’elle accouche d’un petit Louis, c’est François qui offre son réconfort à la mère et l’enfant, tandis qu’en détention Hamed sombre dans la haine et la colère.

Hamed et Léa se retrouveront, quelques années après. Mais leur amour, toujours présent, suffira-t-il à les réunir ?

Mon avis

Les personnages sont essentiels dans ce premier roman de Guillaume Para. Ils sont si présents au lecteur qu’on vibre avec eux. Même si au départ rien ne pouvait nous accrocher à eux, ils sont si terriblement humains dans leurs faiblesses, leurs difficultés et leurs questionnements qu’on s’attache à ceux-ci.

Les personnages tels que François, l’ami d’Hamed ou Jean-Louis, son compagnon de cellule à Fresnes contrebalancent par leur côté posé, fiable et leur gentillesse, les personnage si tourmentés d’Hamed et de Léa dans un premier temps.

C’est un livre humain, très humain montrant les chemins de certains qui se fracassent, comme si irrémédiablement, il n’y avait pas d’autres issues.

En commençant ce roman, on savait déjà cela d’Hamed, que même avec les étoiles qui ont gravité à certains moments autour de lui, son caractère, son tempérament, la construction de sa vie dès son enfance ne permettaient rien d’autres.

Guillaume Para a le don de faire vivre ses personnages et de nous les rendre proches.

Bravo !

Lu dans le cadre des 68 Premières fois

Les rêveurs

Isabelle Carré

Grasset, 2018

Ce roman autobiographique raconte la famille d’Isabelle Carré. La rencontre de ses parents. La famille maternelle qui éloigne sa mère célibataire enceinte pour ne pas heurter le qu’en-dira-t-on.

Leur vie entière s’est construite sur des apparences, il faut tenir son rang, continuer de vivre exclusivement avec ceux du même milieu, et tenter d’être, à leurs yeux, irréprochable, même si cette reconnaissance devait se payer cher ensuite.

La famille maternelle mène une vie aristocratique alors que la famille paternelle est plutôt modeste. Son père sera diplômé des Beaux Arts et assumera son homosexualité plus tard, ce qui provoquera la séparation de ses parents. Sa mère est schizophrène.

Isabelle Carré s’est construite dans cette famille où elle sera plutôt livrée à elle-même.

Elle vivra seule d’ailleurs dans un studio à 15 ans. On découvre ces tentatives de suicide jeune. La fragilité d’Isabelle Carré vient certainement de là.

J’aime ce passage sur les livres et la lecture.

Et tout au fond du couloir, derrière un rideau de Chintz, se cachait une impressionnante collection de livres de la Bibliothèque verte ou rose, à côté d’une centaine d’autres plus anciens. Avec leurs couvertures de cuivre frappé d’or, l’intérieur recouvert de papier cuve, ils ressemblaient à des trésors sauvé d’un naufrage, ils devaient être rares, d’une valeur inestimable. J’aimais y mettre mon nez pour respirer longuement l’odeur du papier jauni, une odeur âcre, poussiéreuse, mais pleine de promesses, rassurante. Ces livres en avaient vu d’autres, ils restaient là, quoiqu’il arrive, vivants, nous attendant patiemment, au milieu de nombreuses toiles d’araignées et de leurs cadavres recroquevillés, accrochés au plafond, aux angles de la pièce, à ses moindres recoins. Shakespeare, Hugo, Beaumarchais, Dumas, Balzac, Schiller, Stefan Zweig…

Plus tard, à l’adolescence, j’eus le sentiment qu’ils s’abîmaient dans toute cette poussière, oubliés là, relayés au second, derrière leurs vieux rideaux, alors, de temps en temps, j’en volais un.

Je le cachais dans ma valise et l’emmenais à Paris. Moi, je saurai l’aimer, me disais-je pour me justifier. Personne ne les réclamait jamais, personne ne semblait s’apercevoir de leur disparition. Je me félicitais de les avoir sauvés de l’indifférence et du voisinage des innombrables mouches, retournées sur le dos, alignées en colonies sur le sol ou prises dans les toiles d’araignées.

Leur présence m’a toujours rassurée, et il m’arrivait d’en glisser un sous mon oreiller ou de m’endormir en le tenant serré contre moi, je devais imaginer que quelque chose d’eux infuserait pendant mon sommeil. Peut-être recevrais-je leur force en bons compagnons, me réveillant plus solide, imprégnée de leur savoir.

Tout au long du livre, on sent son rêve d’avoir une famille normale. Mais je crois qu’on fait tous ce rêve. Aucune famille ne semble normale je pense. Le microcosme familial, qui a du être étudié sous toutes ses coutures, est source de tensions positives ou négatives. On vit cela enfant sans trop se poser de questions mais avec l’âge on se rend compte de ses incongruités. Les manques et les excès familiaux expliquent beaucoup de choses. Et tout cela reste malgré les années qui passent. 

Malgré tout, Isabelle Carré est cette actrice qu’on connaît. Son écriture est à son image, épurée et essentielle dans les choix de ses mots. J’ai aimé cette écriture sensible. 

Ma curiosité de mieux connaître le parcours de cette actrice que j’apprécie m’a fait lire ce premier roman. Mais est-ce que je l’aurai lu sous couvert d’un nom anonyme. Pas sûr…

Rêver un impossible rêve… Tenter sans force et sans armure d’atteindre l’inaccessible étoile…

 

Lu dans le cadre des 68 premières fois