Un chemin de tables

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Maylis de Kerangal

Collection « Raconter la vie », Seuil, 2016

Bon, j’avoue que j’ai dans ma PAL d’autres livres de Maylis de Kerangal « Naissance d’un pont », « Dans les rapides », « Réparer les vivants » mais que j’ai malgré tout eu envie de lire ce petit livre racontant le parcours d’un jeune cuisinier autodidacte. J’avais commencé il y a très longtemps « Naissance d’un pont » en vue d’une rencontre avec l’auteure mais l’écriture prodigieuse de Maylis de Kerangal me faisait systématiquement partir dans les songes, me propulsant sur les lieux du livre et dans l’histoire et me faisait avancer à très petits pas dans les pages. J’ai remisé cette lecture à plus tard mais j’ai pu apprécié l’écriture très précise et riche de cette auteure.

Je suis depuis un moment en panne de lecture, depuis début juin pour être très précise. Cette panne est venue après de lectures intenses et imposées pour le Grand Prix des Lectrices de ELLE.  Je n’arrive plus depuis ce temps à me concentrer très longtemps sur l’écriture d’un livre ou à trouver de l’intérêt à un livre. Ce petit livre lu durant cet été était parfait pour ma situation. J’aime la cuisine et j’ai aimé lire le lexique de cuisine très précis utilisé dans ce livre. Maylis de Kerangal nous livre le parcours de Mauro dans le monde professionnel de la cuisine sous le regard bienveillant de la narratrice qui semble être une amie. On découvre différentes sortes de cuisine, de concepts, de restaurants et la difficulté du travail de cuisinier et du monde professionnel de la cuisine. Mauro est un passionné de cuisine même si au début il ne concevait pas d’en faire son métier, puisqu’il s’est dirigé vers des études de Sciences Economiques. J’ai bien aimé ce livre et j’ai trouvé le personnage de Mauro très intéressant.

C’est la première cuisinière qu’il rencontre, cuisinière de profession, cuisinière depuis toujours. Durant l’été, elle lui montre sur ce terrain bien autre chose que la débrouille gastronomique des artistes, celle qu’il connaît, celle des amis qui mélangent leurs histoires. Elle l’introduit dans un autre domaine, le domaine écologique, le territoire des ressources terrestres. C’est une vaste étendue de fruits et de légumes, de poires blondes, de courgettes diamant, de carottes fanes et de tomates coeur-de-boeuf, de racines goûteuses, d’aubergines sultanes et d’herbes sauvages, le cerfeuil, la sauge et les orties. C’est un continent peuplé de petites volailles que l’on saisit par le cou, où l’on parle au cochon Napoléon, où règne le taureau Soleil, c’est une cuisine humaine. Un autre monde. Il se passe quelque chose. Mauro aime qu’elle vive comme elle pense, connectée à la terre, aux saisons, aime son énergie et la limpidité de ses humeurs – la gaieté franche, la colère orageuse – et je suis certaine qu’il a été chamboulé par la sûreté de son geste, de son pas, de son regard. 

 

Dans cette même collection « Raconter la vie », j’avais adoré le livre d’Annie Ernaux « Regarde les lumières mon amour » sur le monde des supermarchés et en particulier sur celui près de chez elle, le centre commercial des 3 Fontaines à Cergy. Elle y mêle histoire personnelle et sociologique. Passionnant.

Mémoire de fille

Mémoire de fille

Annie Ernaux

Gallimard, 2016

J’aime d’amour les livres d’Annie Ernaux. La première fois que j’ai découvert Annie Ernaux, c’était sur une table de la librairie Galerne au Havre, il y a presque 30 ans. J’étais étudiante dans cette ville et j’avais enfin accès aux librairies et bouquinistes. Je pense que ce premier livre était « Les armoires vides » ou « La place ». Je l’avais pris car j’avais vu que c’était une auteure de la région. Je me suis forgée ma culture littéraire au hasard des titres, des couvertures.

Et depuis, je lis ses livres et j’attends ses parutions avec impatience. Le summum fut pour moi « Les années » où j’ai été éblouie par l’écriture, les idées mêlant autobiographie et sociologie. Ce livre, je l’ai lu comme une somme de tous ses livres. Je ne voyais pas ce qu’elle aurait pu écrire après cette performance et bien, depuis, j’ai lu « Ecrire la vie » (ce fabuleux recueil mêlant textes, journaux et photos), « Le vrai lieu », « L’autre fille », « Retour à Yvetot », « Regarde les lumières mon amour ».

Et là, je me suis précipitée sur « Mémoire de fille » dès sa sortie, titre pas loin de « Mémoires d’une jeune fille rangée » de Simone Beauvoir, grande auteure qui a marqué et transformé à jamais ma vie.

Je l’ai dévoré et j’ai vécu ce livre intensément. Tout, vraiment tout me semble si proche de notre vécu de femme, de notre condition féminine. Je remercie Annie Ernaux d’avoir écrit ce livre. Cela délivre.

Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c’est ainsi. 

Annie Ernaux plonge dans ses souvenirs de l’année 58, à ce moment où elle passe sa première nuit avec un homme. Ce moment la bouleversera, la perturbera durant deux années. L’Annie Ernaux d’aujourd’hui raconte de son regard si proche et dans le même tant si distant, du aux années passées, qui elle était et dénoue chaque moment, chaque circonstance avec une pudeur lâchée que seul le temps permet.

Mais à quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait. 

Ces pages où elle mentionne Simone de Beauvoir sont essentielles et montre l’importance de la lecture de l’ouvrage « Le deuxième sexe » a eu sur elle en l’éclairant et en mettant des mots sur ce qu’elle ressentait.

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Simone et Annie Forever  !

 

Mes achats du premier jour du mois

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C’est la première fois que je fais cela : aller acheter des livres tant attendus le jour de leur sortie.

J’aime tellement les livres d’Annie Ernaux que j’attendais ce dernier « Mémoire de fille » depuis que j’en ai pris connaissance. Les derniers interviews lus d’elle m’ont donnée encore plus envie de le lire. Je crois avoir tous ses livres. J’ai acheté son premier livre je pense quand j’avais 20 ans et je me souviens encore de l’endroit. C’était au Havre à la librairie La Galerne qui se trouvait à l’époque sous le pot de yaourt. J’avais pris ce livre en folio de cette écrivain qui était de ma région. Je l’ai pris pour cela, car elle parlait d’Yvetot et que j’ai passé ma jeunesse pas très loin de là. Et depuis, j’ai lu tous ses livres, des livres qui me parlent, du milieu populaire dont elle est issue, de son parcours remarquable et de ce partage de souvenirs, de ressentis… Bref, je l’adore.

Ensuite, j’aime d’amour les livres de Patti Smith depuis que j’ai lu « Just kids ». Et « M Train » qui semble être une sorte de suite ne pouvait pas attendre plus de temps avant que je me le procure. Je suis fascinée par cette femme qui aime tant Rimbaud.

Et bien, ce weekend, je ne suis là pour personne. Vous comprendrez.

J’ai noté deux dates où il est possible de rencontrer ces deux auteurs :

– Le 9 avril au Théâtre de la Bastille pour Patti Smith, j’y serai !

– Le 15 avril, Annie Ernaux sera à Atout livre, une librairie à Paris 12e, je pense que j’y serai !

 

Le vrai lieu

Entretiens avec Michelle Porte

Annie Ernaux

Gallimard, 2014

 

Le vrai lieu

C’est un livre très très fort et intense d’entretiens avec Annie Ernaux où elle se livre comme à son habitude sans fard.

Ce livre est, à la base, des entretiens filmés par Michelle Porte.

Elle parle de son milieu social d’origine, de ses parents ouvriers devenus épiciers, de son acculturation (elle devenue professeur agrégée), de sa maison de Cergy, de son besoin de solitude pour écrire…

De l’utilité de la littérature.

Du livre, objet sacré.

Des parents lecteurs.

De son enfance et jeunesse à Yvetot, de l’école privée où elle est allée.

Etre « entre-deux ».

La première fois que je suis tombée sur un livre d’Annie Ernaux que je ne connaissais absolument pas, j’étais étudiante sur le Havre. Je furetais dans les poches de la Librairie Galerne qui se trouvait sous Le Pot de yaourt et je suis tombée sur elle, sur un des livres « Les armoires vides » où elle raconte son enfance et sa jeunesse en Normandie. Ce qui m’a d’abord fait acheter ce livre, c’est que c’était un écrivain « régional » et que le thème qu’elle abordait m’intéressait. J’ai été touché, il y a peu, par les photos qu’on trouve dans « Ecrire la vie », des photos de lieux que je connais bien : Yvetot, Lillebonne… Depuis ce moment à la Galerne, j’ai lu tous ces livres. J’aime son écriture et ce qu’elle écrit me touche. C’est une femme qui vit sa vie pleinement, qui s’affirme… Et j’aime beaucoup cela.

« Pourquoi cette séparation, c’est la grande question. Mais – et c’est le sujet de mon premier livre, « Les armoires vides » – l’acquisition du savoir intellectuel allait, va toujours, avec certaines façons de parler, de se comporter, certains goûts, une distinction d’ordre social. Cette accession au savoir s’accompagne d’une séparation. Au fond, je ne m’y résous pas, à cette séparation, c’est peut-être pour ça que j’écris. Je crois qu’elle est inscrite dans mon corps, cette séparation. Cette séparation du monde. Quand je dis dans mon corps, je veux dire des gestes que j’ai conservés par-delà mon acculturation, par-delà l’acquisition d’une « discrétion corporelle ».