Trois chevaux

Erri de Luca

Folio, 2016

J’ai énormément apprécié ce roman, le premier que je lis d’Erri De Luca. Le narrateur est un homme droit qui a partagé sa vie entre l’Argentine et l’Italie ainsi que la vie de deux femmes aimées. Il a vécu un drame en Argentine sous la dictature militaire et a du fuir en Italie. C’est un homme qui vit simplement, vivant de ses dons de jardinier, d’habitudes (manger dans le même petit resto le midi tout en lisant), disponible aux autres en vivant une certaine solitude. L’écriture est sereine et aussi distante par rapport aux affres vécus par son narrateur. Une certaine philosophie ressort de ce petit livre : il faut avancer dans la vie et être à l’écoute des autres offre des possibilités, des rencontres, des occasions qui modifient le cours de la vie…

Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, par ce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère.

Ainsi toute la journée je suis dans un jardin où je m’occupe d’arbres et de fleurs, où je reste silencieux de bien des façons, pris par quelque pensée de passage, une chanson, la pause d’un nuage qui enlève au dos soleil et poids.

Il est étrange de se savoir perdus tous les jours sans jamais se dire adieu.

Les jours se passent comme ça. Le soir, chez moi, j’écrase des tomates crues et de l’origan sur des pâtes égouttées et je grignote des gousses d’ail devant un livre russe. Il rend mon corps plus léger.

C’est ce que doivent faire les livres, porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres.

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Leçons particulières

Hélène Grimaud

Editions Robert Laffont, 2005

Hélène Grimaud est une grand pianiste avec un agenda surbooké. Aucun hasard n’est laissé dans sa vie, sa vie est rythmée par ses nombreux concerts et sa carrière de pianiste. Chaque instant est programmé.

Lorsqu’on travaille, on est forcément dans une solitude absolue. J’entends par là que, au moment de la création, on ne peut être que seul : il est impossible, alors, d’appartenir à une école ; mais de la même façon, il est tout aussi impossible de vouloir faire école, à moins d’être maître d’école buissonnière. La difficulté consiste à rester juste entre les deux, à ce point d’équilibre parfait qi vous conduira à simplifier, simplifier toujours pour aller à l’essentiel.

Elle se retrouve à avoir trois semaines devant elle sans contrainte aucune. Elle était arrivée à un niveau de saturation où la contrainte l’avait remportée sur le plaisir de jouer. Elle décide de partir seule en Italie, elle croisera des personnes (un professeur pris en voiture, une jardinière dans un couvent…) qui la feront s’interroger sur sa vie , son métier, l’art, la musique, le bonheur… C’est un récit initiatique qui la fera progresser dans sa vie et sur sa vie. Elle abordera sa vie, suite à ce voyage, d’une autre façon.

– Je vais partir pour Venise et ce qui sera important dans notre rencontre, ce ne sera pas vous pour moi, ni moi pour vous, nous le savons toutes les deux, mais ce sera ce qui continue entre nous, la densité de l’espace que nous venons de créer. Ce sera d’exprimer dans ce que vous écrirez désormais, dans la manière que vous aurez d’imaginer votre jardin, ce qui a fructifié entre nous, et que je dirai à mon tour en jouant du piano. Ce qui compte, c’est la façon dont, dorénavant, votre regard va éclairer mes paysages et comment cette lumière pourra chasser ce qui hier, pour moi, était encore dans l’ombre. Ainsi, nous nous reverrons souvent ; nous nous reverrons sans cesse.

J’ai apprécié l’écriture avec des envolées poétiques, la passion des mots et la vie engagée de la narratrice, l’importance de son maître en musique. On sentait aussi le soleil de l’Italie à travers ses mots. Un roman agréable à lire. 

Je suis dans l’espace. Je l’occupe. J’habite l’intervalle entre les loups, la musique, l’écriture. Et c’est là que je suis le mieux.