Eparse

Lisa Balavoine

JC Lattès, 2018

Le début du livre m’a happée.

Enfant, je n’avais pas envisagé de devenir une personne normale.

Désormais il convient d’être réaliste. La peau de mon visage se constelle de taches brunes de mois en mois, parfois de jour en jour. Il faudrait que je prenne rendez-vous chez un dermato. Je vieillis. J’ai des rides persistantes autour de mes yeux. Mon cou s’empâte, mes paupières s’affaissent, mon corps se flétrit. Certains matins, je me réveille trempée de sueur. J’ai parfois mal en dos. Maigre consolation, je n’ai pas de cheveux blancs. En revanche, je crois que j’ai perdu un centimètre. Je laisse faire. Je ne lutte pas. Je n’ai pas les armes.

Cette entrée dans le roman m’a tout de suite plue. Je me suis reconnue dans ces propos. Sauf que moi, en plus j’ai les cheveux blancs.

Ce livre est composé de fragments, de pensées de l’auteur qui nous plonge sur sa condition de femmes, sa vie, son passé, ses souvenirs d’enfance, ses parents…

Cela m’a tout de suite fait penser à Annie Ernaux par la volonté de partager le vécu, le ressenti des femmes, nos faiblesses sans jugement aucun, dire les choses sans fard.

Ce livre est ponctué de définition de mots inventés : archéolovie, désordinaire, couplabilité…

Certains fragments apparaissent comment une litanie.

J’ai perdu mes premiers dessins. J’ai perdu mon temps souvent. J’ai perdu ma virginité sans en être bouleversée. J’ai perdu mes clés.

Ou bien des « J’ai essayé… », des « Je me souviens… ». Cela donne un rythme au livre.

L’auteure se pense sur sa relation aux hommes, les premières fois, le divorce, la solitude parfois insupportable, le questionnement amoureux, la tristesse, la mélancolie, la jalousie comme maladie…

J’ai beaucoup aimé ce roman autobiographique pour les petites réflexions sur son parcours de vie, la musique présente encore et encore, sa structure, les mots inventés… Et cela fait un effet très rock’n roll. Lisa Balavoine est une fille très rock’n roll.

Et de garder au fond de moi l’assurance qu’un jour les regrets peuvent devenir de doux souvenirs.

Ce roman a été lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

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Mistral perdu ou les événements

Isabelle Monnin

JC Lattès, 2017

J’ai ressenti une certaine tristesse tout au long de la lecture de ce livre. C’est un récit autobiographique. L’auteure/narratrice était très proche de sa sœur mais elle est décédée jeune. Le texte est scandé par « Nous sommes deux », « Je suis deux » et pour finir par « Je suis nous » nous renvoyant sans cesse à cette perte.

Nos journées jouent à l’élastique, se quitter, se rejoindre, se raconter, verser dans la tête de l’autre tout ce qui a été frôlé, espéré, déçu. Elle n’a pas encore dix ans mais au collège je n’ai pas trouvé meilleure amie. Il y a bien une fille, dont la profondeur m’attire comme un puits, mais personne ne me connaît mieux que ma sœur. La laisser, même pour quelques heures, revient à endosser un manteau de solitude. Nul ne me dit comme elle qui je suis. Que je suis. Elle est celle par qui j’existe au monde, depuis son premier regard sur moi – effacé à jamais de ma mémoire mais grave préhistorique dans ma roche de sorte que jamais je ne puisse en douter.

A la manière d’Annie Ernaux qui mêle son vécu tout en nous faisant revivre une époque comme dans « Les années » (qui est d’ailleurs est cité en exergue de ce livre), Isabelle Monnin nous raconte ses souvenirs, son enfance, sa vie avec ou sans sa sœur tout en nous refaisant vivre la fin des années 70 et au-delà en province.

Je retrouve, comme dans mon histoire personnelle, les mêmes origines politiques et cette façon de voir le monde à travers le clivage gauche/droite.

J’apprends ainsi, sans que cela soit nommé, que tout est rapports de force, que la politique est l’épaisseur invisible entre les individus, ce qui les lie et les éloigne.

L’écriture est très recherchée dans la juxtaposition des mots et en fond de texte, on entend ces chansons de Renaud. La musique est très présente dans ce livre. Mais ce ressenti de la perte tout au long du livre m’a vraiment touchée. Je suis un être ultra sensible et les mots me touchent invariablement. Cela a été une lecture pesante.

J’avais déjà ressenti beaucoup d’émotion en lisant « Les gens dans l’enveloppe » de la même auteure, mais c’était une émotion touchante et tendre.

https://voyageauboutdemeslivres.wordpress.com/2016/04/25/les-gens-dans-lenveloppe/

Par amour

par-amour

Valérie Tong Cuong

JC Lattès, 2017

Lire « Par amour » de Valérie Tong Cuong fut pour moi un moment plein d’émotions.

J’apprécie depuis longtemps les livres de Valérie Tong Cuong, la sensibilité qui s’en dégage me touche autant que son auteure.

De plus, ce roman a pour cadre la ville du Havre pendant la Seconde Guerre Mondiale et c’est une ville chère à mon cœur. J’y ai vécu le temps de faire mes études et de me libérer du carcan familial. Ce fut des années décisives dans mon parcours de vie.

Donc, en lisant ce roman, Valérie Tong Cuong a répondu à mes interrogations que j’avais alors sur le drame qu’ont vécu les habitants du Havre pendant la guerre. Cela se ressent dans le peu de traces du passé d’avant la guerre et par l’architecture imposante d’Auguste Perret. Cela se ressent aussi dans la mémoire collective havraise, enfin je le ressentais quand j’y vivais il y trente ans.

Valérie Tong Cuong nous fait revivre dans « Par amour » cette période douloureuse qui a aboutit à la destruction quasi totale du Havre (85%) et de la quasi évacuation de sa ville. On vit l’exode pour fuir les Allemands, l’occupation, la libération qui se traduit par de violents bombardements anglais à travers les différentes voix d’une famille : Emelie et son mari Joffre, leurs deux enfants Lucie et Jean ainsi que la tante Muguette et ses deux enfants Marline, cette petite fille qui ne parlait plus et Joseph. On vit tout ceci à travers les yeux des enfants et des adultes. On est dans leur intimité, leurs pensées, leur quotidien et on est sur la route avec eux, on est dans leur détresse et leur combat pour survivre. J’ai été très touchée par le personnage de Marline, cette petite fille devenue muette et j’attendais tout au long du livre d’entendre sa voix et ce fut une émotion de la découvrir. On vit l’Histoire mais aussi l’histoire de cette famille avec ses secrets, leur amour très fort et leur force.

Les enfants sont incroyables. On a l’impression qu’ils ne se plaignent jamais et surtout qu’ils ne veulent pas chagriner leurs parents et ne montrent rien. Ils ont une confiance aveugle en leurs parents et saisissent aussi très bien la situation. On découvre que les petits havrais ont été accueillis dans des familles d’accueil dans les campagnes mais aussi en Algérie ou en Suisse afin de les protéger de la vie dangereuse du port havrais.

La voix de Joffre :

J’aimais beaucoup Muguette et ses enfants, surtout ma petite nièce Marline qui m’intriguait à se taire comme si elle en savait long mais ne dirait jamais rien, cela me faisait l’effet d’un lien entre nous, deux combattants de l’ombre engagés dans nos guerres singulières.

La voix de Lucie :

Une fois encore, la guerre m’apprenait à être triste et heureuse au même moment. La guerre ou plutôt la vie : car quoiqu’en pensent les Guérin, les Boches n’avaient rien à voir avec tout cela.

Lire ce livre, c’est lire la plume incroyable de Valérie Tong Cuong qui arrive toujours à nous faire entrer dans la vie de ses personnages et être en empathie avec eux. Ce roman a certainement nécessité un incroyable travail de documentation et de recherche. Ce livre est une perfection à nous faire vivre ce moment humain dramatique. On ne voit pas les personnages et les lieux, nous devenons les personnages de cette histoire et vivons chaque instant avec eux. Ce livre est à lire et à faire lire.

Mes parents avaient 6 ans en 1940 et vivaient à 20 km de Rouen. Le seul souvenir que ma mère m’avait raconté de cette période est qu’un matin, des allemands s’étaient installés dans la cour de leur fermette et étaient restés 2-3 jours. En étant loin des endroits stratégiques et plutôt isolés dans la campagne normande, ils n’ont pas soufferts de bombardements mais ont surtout soufferts certainement de la faim. J’en ai ressenti l’effet tout au long de mon enfance : ne rien jeter, devoir toujours finir son assiette…