Dans les rapides

Maylis de Kérangal

Folio, 2014

 

Plongée dans le Havre de 1978 en compagnie de trois adolescentes assez délurées. Un lien les unit : la musique et en particulier la découverte de Debbie Harris, la seule femme du groupe Blondie.

Le langage est très travaillé au niveau des noms et des adjectifs, une énumération folle qui nous emmène dans un tourbillon rock’n roll et nous fait lire ce livre avec un certain rythme (endiablé ?).

J’ai apprécié la lecture de ce roman qui m’a replongé dans le Havre que j’ai connu étudiante (il y a une éternité) et cela m’a fait réécouter Blondie et Kate Bush. Une plongée musicale.

Un livre qui fait voyager dans tous les sens du terme.

Pour les nostalgiques d’une certaine époque et de cette ville très particulière qui est Le Havre.

Ce livre était dans ma PAL depuis 2014. Il était temps.

Je renoue avec L’objectif PAL d’Antigone.

Changer le sens des rivières

Murielle Magellan

Julliard, 2019

Alexandre a déjà imaginé le scénario dans lequel cette liaison pourrait l’entraîner : il s’attache à elle, à sa sensualité, à son art de l’étreinte, il se revoient, ils font l’amour souvent; le reste du temps, il monologue et elle l’admire. Pas de répondant. Trop de disparités. Peu à peu le désir s’étiole, plus rien ne les tient, il se lasse et la quitte triste d’incarner une supériorité qu’il se refuse à assumer, mais qu’il ressent pourtant. 

Marie est une jeune serveuse vaillante, elle a 23 ans. Elle s’assume complètement et elle assume son père malade. Et elle compte, elle compte son revenu, ses charges, son budget. Elle se maintient à flot. Elle s’amourache d’un garçon, cet Alexandre, qui la trouve belle et sensuelle. C’est un jeune graphiste, passionné de cinéma et rêve de réaliser des films. Marie n’a pas sa culture, elle ne connaît pas Truffaut et encore moins « Le dernier métro ». Ce fossé fait qu’il prend la décision de ne pas poursuivre la relation. Marie ne le comprend pas, ne l’admet pas. Cela dérape.

Murielle Magellan décrit parfaitement l’esprit et l’univers de Marie. Je me suis attachée tout de suite à ce personnage droit et honnête évoluant dans un milieu social que je connais bien.

Elle se retrouve confrontée à la justice et le personnage du juge sera déterminant dans son avenir.

J’ai beaucoup apprécié que Marie s’éveille, jour après jour. Elle s’éveille à elle-même, ses capacités, elle prend confiance en elle et elle s’ouvre sur le monde, la vie, tous les possibles. Elle n’est plus enfermée dans sa condition et peut imaginer un ailleurs, un autrement (« sa ségrégation culturelle inconsciente »). Son conditionnement de classe fait qu’elle pensait qu’elle devait rester à sa place mais une rencontre, des rencontres l’ont fait avancer.

Alexandre, son petit ami, semble plus armé culturellement, mais reste un grand rêveur et ne semble pas avoir toute cette disponibilité d’esprit pour évoluer. On se doute qu’il ne deviendra jamais réalisateur.

Elles semblent libres, tellement plus libres que Marie avec son emploi du temps, ses contraintes, ses dettes, ses doutes, ce sentiment confus d’un monde inaccessible et interdit dans lequel Inge et Victoria pataugent sans complexe pour se retirer quand ça leur chante. 

Marie est entrée dans la vie, elle en a pris les rennes et ira où elle voudra.

Demander, et insister. Oser. Chercher. Etre au-delà des humiliations. Sans rancune. Sans tenir les comptes. Il fallait donc cela pour apercevoir un peu de l’infinie richesse du monde qui semble s’éclairer désormais comme un labyrinthe vu du ciel. 

On ne naît pas égaux au départ (corps, environnement familial et social…) mais la force de chacun, la prise de conscience, des rencontres ou pas peuvent tout faire changer. Chacun décide de l’orientation de sa trajectoire (et aussi de ses bifurcations) dans la vie et en est responsable. Oui, c’est très sartrien comme point de vue. Le travail et l’engagement priment et bien sûr, il faut de l’audace pour envisager un projet qui peut sembler inaccessible au premier abord.

J’ai beaucoup apprécié ce roman et l’écriture de Murielle Magellan. On y ressent beaucoup de tendresse et de bienveillance pour ses personnages, toute l’humanité qui est en chacun d’eux est exprimée. Ce roman se passe au Havre, la ville de mes années d’étudiantes et cela ajoute de la tendresse supplémentaire. Ce roman m’a beaucoup touchée. Je vais le garder précieusement. C’est un roman qui fait beaucoup de bien. La douceur n’y est pas présentée comme de la faiblesse.

En m’intéressant au parcours de Murielle Magellan, je la vois partout maintenant car elle a fait et elle fait beaucoup de choses : romancière, scénariste, auteure et metteur en scène au théâtre (comment dit-on au féminin ?). J’ai vu dernièrement à la télévision le film « Une famille à louer » de Jean-Pierre Améris dont elle a écrit le scénario avec comme acteurs Virginie Efira et Benoît Poelvoorde où on retrouve ce thème de personnages de milieux différents qui ne communiquent pas au départ et qui s’ouvrent ensuite à l’autre ensuite. Elle a été scénariste aussi du film « Ange et Gabriel » d’Anne Giafferi avec Isabelle Carré et Patrick Bruel et de « Sous les jupes des filles » d’Audrey Dana.

Je suis en train de lire « N’oublie pas les oiseaux », un roman autobiographique qui nous montre la richesse du parcours de Murielle Magellan et aussi son humanité. Je prends beaucoup de plaisir à lire ce roman autobiographique.

 

Par amour

par-amour

Valérie Tong Cuong

JC Lattès, 2017

Lire « Par amour » de Valérie Tong Cuong fut pour moi un moment plein d’émotions.

J’apprécie depuis longtemps les livres de Valérie Tong Cuong, la sensibilité qui s’en dégage me touche autant que son auteure.

De plus, ce roman a pour cadre la ville du Havre pendant la Seconde Guerre Mondiale et c’est une ville chère à mon cœur. J’y ai vécu le temps de faire mes études et de me libérer du carcan familial. Ce fut des années décisives dans mon parcours de vie.

Donc, en lisant ce roman, Valérie Tong Cuong a répondu à mes interrogations que j’avais alors sur le drame qu’ont vécu les habitants du Havre pendant la guerre. Cela se ressent dans le peu de traces du passé d’avant la guerre et par l’architecture imposante d’Auguste Perret. Cela se ressent aussi dans la mémoire collective havraise, enfin je le ressentais quand j’y vivais il y trente ans.

Valérie Tong Cuong nous fait revivre dans « Par amour » cette période douloureuse qui a aboutit à la destruction quasi totale du Havre (85%) et de la quasi évacuation de sa ville. On vit l’exode pour fuir les Allemands, l’occupation, la libération qui se traduit par de violents bombardements anglais à travers les différentes voix d’une famille : Emelie et son mari Joffre, leurs deux enfants Lucie et Jean ainsi que la tante Muguette et ses deux enfants Marline, cette petite fille qui ne parlait plus et Joseph. On vit tout ceci à travers les yeux des enfants et des adultes. On est dans leur intimité, leurs pensées, leur quotidien et on est sur la route avec eux, on est dans leur détresse et leur combat pour survivre. J’ai été très touchée par le personnage de Marline, cette petite fille devenue muette et j’attendais tout au long du livre d’entendre sa voix et ce fut une émotion de la découvrir. On vit l’Histoire mais aussi l’histoire de cette famille avec ses secrets, leur amour très fort et leur force.

Les enfants sont incroyables. On a l’impression qu’ils ne se plaignent jamais et surtout qu’ils ne veulent pas chagriner leurs parents et ne montrent rien. Ils ont une confiance aveugle en leurs parents et saisissent aussi très bien la situation. On découvre que les petits havrais ont été accueillis dans des familles d’accueil dans les campagnes mais aussi en Algérie ou en Suisse afin de les protéger de la vie dangereuse du port havrais.

La voix de Joffre :

J’aimais beaucoup Muguette et ses enfants, surtout ma petite nièce Marline qui m’intriguait à se taire comme si elle en savait long mais ne dirait jamais rien, cela me faisait l’effet d’un lien entre nous, deux combattants de l’ombre engagés dans nos guerres singulières.

La voix de Lucie :

Une fois encore, la guerre m’apprenait à être triste et heureuse au même moment. La guerre ou plutôt la vie : car quoiqu’en pensent les Guérin, les Boches n’avaient rien à voir avec tout cela.

Lire ce livre, c’est lire la plume incroyable de Valérie Tong Cuong qui arrive toujours à nous faire entrer dans la vie de ses personnages et être en empathie avec eux. Ce roman a certainement nécessité un incroyable travail de documentation et de recherche. Ce livre est une perfection à nous faire vivre ce moment humain dramatique. On ne voit pas les personnages et les lieux, nous devenons les personnages de cette histoire et vivons chaque instant avec eux. Ce livre est à lire et à faire lire.

Mes parents avaient 6 ans en 1940 et vivaient à 20 km de Rouen. Le seul souvenir que ma mère m’avait raconté de cette période est qu’un matin, des allemands s’étaient installés dans la cour de leur fermette et étaient restés 2-3 jours. En étant loin des endroits stratégiques et plutôt isolés dans la campagne normande, ils n’ont pas soufferts de bombardements mais ont surtout soufferts certainement de la faim. J’en ai ressenti l’effet tout au long de mon enfance : ne rien jeter, devoir toujours finir son assiette…