Le détour

Gerbrand Bakker

Gallimard, 2013

Je me souviens avoir choisi ce livre pour l’histoire qui parle de maison isolée et d’Emily Dickinson.

En effet, le personnage principal est une professeur de littérature qui doit écrire sa thèse sur Emily Dickinson. Elle fuit les Pays Bas et elle emmène avec elle son exemplaire d’Emily Dickinson et aussi quelques meubles pour emménager dans cette maison du Pays de Galles.

Le début est intéressant. On s’interroge sur cette femme, les raisons de sa fuite, son installation dans cette maison délabrée et isolée.

Par petites touches, on en apprend plus par le point de vue du mari et aussi lorsqu’elle plonge dans ses souvenirs.

Au fur et à mesure de la lecture, le rythme de l’histoire ralentit et on entre dans des descriptions très détaillées de la vie quotidienne, de la maison, du jardin, de l’environnement. Elle qui voulait aussi être seule se retrouve à partager son quotidien avec un jeune homme très mystérieux.

On comprend les références à Emily Dickinson, son enfermement dans sa maison, la présence du jardin importante… et surtout l’analogie entre les deux femmes bien que notre personnage principal n’a pas écrit de poèmes mais tentait d’écrire sur Emily Dickinson. Son prénom reste un mystère aussi. Emily ?

Etait-ce là que Dickinson avait fait pendant la plus grande partie de sa vie d’adulte ? Avait-elle essayé de retenir le temps, de le rendre supportable et peut-être aussi moins solitaire, en le capturant dans des centaines de poèmes ? Pas seulement le TEMPS, mais aussi l’AMOUR, la VIE et la NATURE.

Comment diable cette Dickinson avait-elle pu se replier davantage, écrire des poèmes comme s’il y allait de sa vie, puis mourir ? Vie de l’esprit, vérité humaine – ou authenticité ? – exprimée à travers l’imagination et non par des actes.

J’ai apprécié le début du livre quand il recelait plein de mystères et de découvertes. Ensuite, je me suis un peu ennuyée dans le quotidien de l’héroïne bien que la fin a relancé tout un questionnement.

 

J’ai sorti ce livre de ma PAL où il dormait depuis 2014.

 

Publicités

Magique aujourd’hui

Isabelle Jarry

Gallimard, 2015

Présentation de l’éditeur

Dans un futur proche, Tim est un jeune chercheur ; il entretient une relation fusionnelle avec Today, son assistant androïde. Lorsque Tim est envoyé une semaine en cure de déconnexion dans une campagne isolée, sans réseau ni communications, le robot, livré à lui-même, va s’essayer à l’autonomie. Tim fait l’expérience de la solitude et du sevrage. Plongé en pleine nature, il découvre le lien puissant qui l’unit à la terre, au ciel, aux animaux. Le jeune homme se dévoile au fil des situations tandis qu’on assiste, ému et réjoui, à la naissance d’une conscience et d’une personnalité originales : celles du robot. Dans un texte où affleurent sans cesse l’humour et la poésie, Isabelle Jarry nous propose quelques visions de ce que pourrait être le monde de demain, ou plutôt de cet «aujourd’hui magique», que nous voudrions enchanté par la technologie.

Mon avis

Ce livre est un cadeau offert par une personne proche. Cette personne ne savait pas que je connaissais cette auteure pour avoir lu et apprécié deux autres de ses romans : Millefeuille de onze ans et J’ai nom sans bruit. Déjà, ce que j’en lisais de la présentation de l’éditeur me plaisait : les liens avec les nouvelles technologies et leurs dérives, l’expérience de la solitude…

Donc, j’ai commencé la lecture avec beaucoup de plaisir. Il y avait plusieurs choses intéressantes dans l’histoire de Tim et de son robot Today. Today est un androïde de la taille d’un enfant de 12 ans. C’est un robot à l’attachement profond qui évolue en fonction des interactions avec son maître. Cette histoire se passe dans un futur proche (2050).

Tim aimait Today. Il voulait le garder pour lui, et rien qu’à lui. En faire une sorte de colocataire idéal. Et il y serait sans doute parvenu sans le contrôle de la médecine cybernétique qui venait de l’extraire de son cocon. « Non, Tim, on ne pactise pas ainsi avec les machines, elles ne sont pas des camarades de jeu ordinaires. Oublie un peu ton robot domestique et reviens parmi tes semblables. » Le gouvernement ne permettait pas ce genre de dérives, trop conscient des risques qu’elles auraient pu faire courir à la société tout entière. Les machines « intelligentes » étaient devenues en moins de dix ans le premier facteur d’addiction et quasiment personne n’y échappait.

On suit le séjour de Tim en cure de désintoxication dans une zone blanche et on suit aussi le petit androïde Today qui se retrouve livré à lui-même. Tim n’ayant pas pu le prévenir.

On découvre au fur et à mesure de la lecture que Tim faisait des recherches sur les situations, les conditions et les réactions extrêmes et en particulier s’intéressait à un japonais, M. Izumi qui a vécu seul dans la zone autour de Fukushima depuis la catastrophe nucléaire de 2011, donc plus de quarante ans.

Il met en parallèle sa solitude à celle de M. Izumi. Tim retrouve sa dimension humaine en étant seul, en retrouvant la conscience de son corps par les travaux physiques, par le temps passé seul où ses pensées peuvent de nouveau vagabonder.

Il se dit seul alors qu’il est accueilli chez une dame un peu abrupte.

J’ai beaucoup aimé un passage où Tim découvre dans la maison de son hôtesse une vraie bibliothèque assez conséquente. J’aime l’émerveillement qu’il ressent face à celle-ci et compare par rapport à l’accès des données sur internet.

Tim parcourut encore les rayonnages, explorant au hasard, tirant un livre par-ci, un dossier par-là, laissant aller ses yeux de bas en haut et de long en large,ne sachant où donner de la tête, curieux de tout, pris soudain d’un émerveillement devant cette accumulation, cette forêt de livres et de papiers. En bas, la musique, après un long lamento mélodieux, s’était arrêtée. Ce qui frappait dans la quantité de documents, c’était sa présence physique, plus encore que son importance. Tim, virtuellement, avait accès à tous les documents du monde, mais il ne les voyait pas. Il devait les chercher un par un sur internet. Et il devait trier parmi la somme d’entrées qui lui était proposée. Jamais pourtant il n’avait la possibilité de « voir », de « toucher », de chercher au hasard, de se laisser surprendre. Si ! Cela arrivait aussi sur le net, il avait parfois d’heureuses surprises, des choses totalement inattendues qui apparaissaient sur des sites qu’il n’aurait jamais songé à consulter si le moteur de recherche ne les lui avait mis sous le nez. Mais cela surgissait par hasard. Tim, face à cette bibliothèque, éprouvait une sensation de possession tout à fait inhabituelle. Il ne pouvait englober du regard tous les livres et documents présents, mais il aurait pu, s’il l’avait voulu (et s’il en avait eu le temps), les sortir un à un de leurs rayonnages et les ouvrir, les parcourir ou les lire, regarder les illustrations, s’asseoir sur le divan avec un de ces milliers de dossiers et en prendre connaissance. Dans le même temps il prenait conscience de la durée qui seule avait permis de rassembler autant de choses. Ce qu’avait fait le propriétaire de cette collection d’archives (car nul doute qu’il avait lu tout ce qui se trouvait ici, et parfois même écrit ou produit lui-même certains rapports, mémoires, articles), Tim ne pouvait le refaire. C’était l’œuvre d’un vie entière.

J’aime aussi quand il parle d’un ami qu’il qualifie d’ « explorateur urbain ».

J’aime aussi l’attachement à son robot avec qui il échangeait en permanence.

Today était cet autre qui permettait à Tim de ne pas rester enclos dans son for intérieur, qui ne laissait pas la richesse de sa vie intime se déployer dans l’espace de sa seule pensée.

Je comprends cela. On a pas un être près de soi avec qui partager ses pensées en permanence. L’échange avec un autre est enrichissant. Il y a des couples d’intellectuels qui ont vécu cela au quotidien comme Sartre et Beauvoir. La lecture des livres permet cela aussi. Entrer dans la pensée d’un autre via ses mots permet d’enrichir sa pensée au quotidien.

La fin du roman peut laisser perplexe au premier abord. Mais on sent que les androïdes si intelligents et attachants vont prendre une place de plus en plus importante dans cette société du futur et l’homme peut retrouver dans la nature des sensations qu’on pouvait croire à jamais perdues. L’intelligence humaine existera toujours mais pourra faire partie des territoires à reconquérir.

Ce livre m’a fait penser tout de suite au film « Her » de Spike Jonze où Joaquim Phénix tombe amoureux de Samantha, un Operating System. Bon OK, la voix de l’OS en question avait la voix suave de Scarlett Johansson.

Ce livre était dans ma PAL depuis plus d’un an.

Le Grand Jeu

legrandjeu

Céline Minard

Rivages, 2016

Présentation de l’éditeur
Installée dans un refuge high-tech accroché à une paroi d’un massif montagneux, une femme s’isole de ses semblables pour tenter de répondre à une question simple : comment vivre ? Outre la solitude, elle s’impose un entraînement physique et spirituel intense, où longues marches, activités de survie, slackline et musique vont de pair avec la rédaction d’un journal de bord. Saura-t-elle « comment vivre » après s’être mise à l’épreuve de conditions extrêmes, de la nature immuable des temps géologiques, de la brutalité des éléments ? C’est dans l’espoir d’une réponse qu’elle s’est volontairement préparée, qu’elle a tout prévu. Tout, sauf la présence, sur ces montagnes désolées, d’une ermite, surgie de la roche et du vent, qui bouleversera ses plans et changera ses résolutions. Avec son style acéré, Céline Minard nous offre un texte magistral sur les jeux et les enjeux d’une solitude volontaire confrontée à l’épreuve des éléments.

Ma lecture
J’ai choisi ce livre pour ce thème : éprouver la solitude dans un lieu isolé. Je n’ai jamais lu de livres de Céline Minard. Cette femme s’isole mais on ne sait pas pourquoi elle fait cela. Que fuit-elle ? Elle a investi dans un équipement high-tech et elle envisage de vivre en autarcie totale. Elle cultive un potager. Son installation est audacieuse : une structure accrochée à la montagne. L’écriture est peu introspective dans la psychologie de la narratrice mais très descriptive de la force implacable de la nature, de son environnement. On peut lire ce livre en ayant son carnet de dessin à proximité : la montagne, l’installation, la roche, le moindre geste, le moindre mouvement, tout est décrit si précisément qu’on peut le dessiner, si bien sûr, on maîtrise le vocabulaire (vire, géodésique…). L’environnement naturel est prédominant. Les éléments sont imposants dans le quotidien. Elle doit interagir sans cesse avec la nature, la rudesse de la montagne. Il lui faut être souple, physique. Tout semble avoir été prévu. Elle aménage son territoire pour y circuler facilement (tel une Robinson Crusoé) et tout sera bouleversé par une ermite, une none qui vit là de façon très rude. Je n’ai pas compris d’où elle venait, qui elle était mais elle mène une vie très particulière et dangereuse, très simple, austère, loin des conventions humaines. Pour moi, ce fut une lecture particulière mais ce livre révèle une prouesse d’écriture avec un univers, une condition de vie spécifique, un lexique ultra précis. C’est un livre qui mériterait pour moi une deuxième lecture afin de mieux saisir cet objet littéraire.

J’ai dans ma PAL « So long, Luise » à lire mais j’ai cru comprendre que Céline Minard multipliait les genres. Céline Minard est une exploratrice en littérature finalement.

 

L’autorité : le grand jeu de l’humanité ? 

L’attention est une capacité de l’esprit à se rendre disponible, à rassembler ses forces et à les mobiliser pour résoudre le problème qui se présente. Mais se que se passe-t-il quand l’attention se concentre sur aucun problème ? Quand elle s’occupe de la respiration par exemple, la respiration devient-elle un problème ?
Est-ce que ce genre d’objet permet de produire une attention non détournée ? Ni par un jeu, ni par un art, ni par un sport, une promesse ou une menace. Par aucune espèce de règle. Tout proche d’un risque et d’un choix fondamental : respirer plutôt que fermenter, pomper le sang plutôt que la sève.

Le vide est une étude personnelle. 

J’ai lu. J’ai lu toute la journée. Dès le réveil, d’abord sur la couchette, les pieds en l’air, croisés, appuyés sur la paroi, les bras tendus, la nuque calée sur l’oreiller en écoutant la pluie tomber sur la coque de résine de mon refuge. J’ai lu assise au sol devant l’œil-de-bœuf, le dos calé contre le cube, en regardant la pluie couler sur la grande vitre en petits ruisseaux serrés. J’ai tourné le dos au soleil pour capter la lumière sur la page et j’ai lu appuyée sur la vitre qui commençait à sécher. Au bout d’un moment, j’ai senti la chaleur au travers de ma lecture.