Les rêveurs

Isabelle Carré

Grasset, 2018

Ce roman autobiographique raconte la famille d’Isabelle Carré. La rencontre de ses parents. La famille maternelle qui éloigne sa mère célibataire enceinte pour ne pas heurter le qu’en-dira-t-on.

Leur vie entière s’est construite sur des apparences, il faut tenir son rang, continuer de vivre exclusivement avec ceux du même milieu, et tenter d’être, à leurs yeux, irréprochable, même si cette reconnaissance devait se payer cher ensuite.

La famille maternelle mène une vie aristocratique alors que la famille paternelle est plutôt modeste. Son père sera diplômé des Beaux Arts et assumera son homosexualité plus tard, ce qui provoquera la séparation de ses parents. Sa mère est schizophrène.

Isabelle Carré s’est construite dans cette famille où elle sera plutôt livrée à elle-même.

Elle vivra seule d’ailleurs dans un studio à 15 ans. On découvre ces tentatives de suicide jeune. La fragilité d’Isabelle Carré vient certainement de là.

J’aime ce passage sur les livres et la lecture.

Et tout au fond du couloir, derrière un rideau de Chintz, se cachait une impressionnante collection de livres de la Bibliothèque verte ou rose, à côté d’une centaine d’autres plus anciens. Avec leurs couvertures de cuivre frappé d’or, l’intérieur recouvert de papier cuve, ils ressemblaient à des trésors sauvé d’un naufrage, ils devaient être rares, d’une valeur inestimable. J’aimais y mettre mon nez pour respirer longuement l’odeur du papier jauni, une odeur âcre, poussiéreuse, mais pleine de promesses, rassurante. Ces livres en avaient vu d’autres, ils restaient là, quoiqu’il arrive, vivants, nous attendant patiemment, au milieu de nombreuses toiles d’araignées et de leurs cadavres recroquevillés, accrochés au plafond, aux angles de la pièce, à ses moindres recoins. Shakespeare, Hugo, Beaumarchais, Dumas, Balzac, Schiller, Stefan Zweig…

Plus tard, à l’adolescence, j’eus le sentiment qu’ils s’abîmaient dans toute cette poussière, oubliés là, relayés au second, derrière leurs vieux rideaux, alors, de temps en temps, j’en volais un.

Je le cachais dans ma valise et l’emmenais à Paris. Moi, je saurai l’aimer, me disais-je pour me justifier. Personne ne les réclamait jamais, personne ne semblait s’apercevoir de leur disparition. Je me félicitais de les avoir sauvés de l’indifférence et du voisinage des innombrables mouches, retournées sur le dos, alignées en colonies sur le sol ou prises dans les toiles d’araignées.

Leur présence m’a toujours rassurée, et il m’arrivait d’en glisser un sous mon oreiller ou de m’endormir en le tenant serré contre moi, je devais imaginer que quelque chose d’eux infuserait pendant mon sommeil. Peut-être recevrais-je leur force en bons compagnons, me réveillant plus solide, imprégnée de leur savoir.

Tout au long du livre, on sent son rêve d’avoir une famille normale. Mais je crois qu’on fait tous ce rêve. Aucune famille ne semble normale je pense. Le microcosme familial, qui a du être étudié sous toutes ses coutures, est source de tensions positives ou négatives. On vit cela enfant sans trop se poser de questions mais avec l’âge on se rend compte de ses incongruités. Les manques et les excès familiaux expliquent beaucoup de choses. Et tout cela reste malgré les années qui passent. 

Malgré tout, Isabelle Carré est cette actrice qu’on connaît. Son écriture est à son image, épurée et essentielle dans les choix de ses mots. J’ai aimé cette écriture sensible. 

Ma curiosité de mieux connaître le parcours de cette actrice que j’apprécie m’a fait lire ce premier roman. Mais est-ce que je l’aurai lu sous couvert d’un nom anonyme. Pas sûr…

Rêver un impossible rêve… Tenter sans force et sans armure d’atteindre l’inaccessible étoile…

 

Lu dans le cadre des 68 premières fois

 

 

 

 

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Un an après

unanapres

Anne Wiazemsky

Gallimard, 2015

Je crois avoir lu tous les livres d’Anne Wiazemsky et cela a commencé il y a des années. J’apprécie son écriture et ses derniers romans autobiographiques me la font découvrir encore plus. De ces derniers, j’ai lu « Une année studieuse » où elle raconte ses débuts au cinéma avec le film de Robert Bresson « Au hasard Balthazar » et sa rencontre avec Jean-Luc Godard qui deviendra son mari. J’ai apprécié énormément « Mon enfant de Berlin » où elle met en scène sa mère ambulancière (fille de François Mauriac) pendant la guerre à Berlin. C’est un livre très romanesque, très cinématographique.

Dans cette même veine d’écriture, « Un an après » relate sa vie avec Godard au quartier latin en 1968 et la grande Histoire se retrouve dans leur histoire. C’est passionnant, la découverte de ce couple incroyable et l’impression de vivre Mai 1968 à travers ses yeux. Une tranche d’Histoire dans un roman et en plus un roman très vivifiant, ce fut une lecture très agréable.

J’attends le prochain avec impatience.

Le bleu des abeilles

Le bleu des abeilles

Laura Alcoba

Gallimard, 2013

Ce roman autobiographique raconte l’arrivée en France d’une petite fille de 10 ans avec sa mère. Elles viennent de La Plata en Argentine. Sa mère est une réfugiée politique. Son père est encore emprisonné en Argentine.

Ce roman m’a intéressée en tant qu’enseignante. J’ai régulièrement des élèves non francophones et de lire ce témoignage, les impressions de petite fille de Laura Alcoba m’a intéressée.

J’ai noté cet extrait :

« Dans la cour de mon école, pourtant, j’essaye de ne pas trop parler. Je n’ai pas envie qu’on me repère. Non seulement parce que j’ai peur d’entrer dans une conversation que je ne maîtriserais pas, un échange où je perdrais pied et qui conduirait un enfant de Jacques Decour à dire aux adultes que pour moi, ça ne marche pas, cette histoire de bain, qu’il faut au plus vite qu’on me sorte de la piscine. Mais aussi parce que je n’aime pas montrer mon accent. Il me fait honte. »

C’est vrai qu’en tant qu’enseignante le fait d’être immerger à l’école dans la langue française : en classe, dans la cour me faisait penser que cela allait aller vite pour cet enfant pour apprendre cette nouvelle langue. Mais ce n’est pas si simple, car il y a des blocages en fonction de la raison pourquoi la famille est arrivée en France et aussi dans quelles conditions de vie est soumis cet élève. Les hôtels sociaux où la famille s’entasse dans une chambre avec toutes les difficultés du quotidien n’est pas facile à vivre pour un jeune enfant.

Ce roman est intéressant à plus d’un titre pour voir l’immersion d’une petite fille étrangère dans notre pays et prendre un peu de recul par rapport à cela.