Bonheur fantôme

Anne Percin

Babel, 2017

La lecture hachée et décousue du début a laissé place à une lecture plus réflexive et intense ensuite.

L’installation de Pierre, vingt-huit ans, dans la campagne du Perche prend du temps et laisse ensuite place à la découverte de ce personnage, de son passé.

De nos jours, il faut beaucoup de soin pour redevenir sauvage. Il faut oublier ce qu’on nous a dit, défaire le travail de deuil de l’adolescence, désapprendre le langage des villes. Redevenir sauvage, c’est redevenir enfant. Il y a des habitudes à perdre. La pudeur, la conscience de son apparence, le sens de la mesure et de la décence : voilà contre quoi il faut lutter d’abord.

On reconstitue petit à petit la vie de Pierre, sa passion pour Rosa Bonheur et Simone Weil, la philosophe, la découverte de la nature. L’écriture prend de l’ampleur au fur et à mesure de la lecture, jalonnée de réflexions qui donnent à réfléchir.

La tête est la seule chose qu’on ne puisse pas vider. Au moins peut-on choisir avec la quoi la remplir.

Le narrateur Pierre, se pose dans la vie, bien nécessaire pour laisser partir toutes les turpitudes passées et actuelles. Son histoire d’amour avec R. est joliment bien écrite, les pages sur Rosa Bonheur aussi et me donnent envie de mieux connaître cette femme avant-gardiste sur son temps bien que ses peintures sur les vaches ne m’inspirent pas plus que cela. Quand je retournerai au Musée d’Orsay, je prêterai plus attention à ses toiles.

Aimer la même personne tout sa vie.

J’aimerais savoir si c’est vrai, si ça existe, si ça peut. Tout autour de moi me prouve que, si ce n’est pas totalement impossible, c’est pour le moins très rare. Bien des gens croient aimer tant que le désir dure, tant que la curiosité ou l’admiration les tient. Mais je parle d’un autre amour, comme celui de Rosa et de Nathalie, celui de Paulette et d’André, celui de mes parents, même. Ils ont le bonheur de savoir être malheureux ensemble. Chez eux, le temps et la mémoire, les soucis et le chagrin finissent par se mélanger, se touillent au fond d’une gamelle, puis lèvent comme une pâte à beignets et finissent par faire de l’amour.

Peut-on aimez une bonne fois pour toutes ? Comme on se débarasse d’un souci ? Comme on résout une équation ? Personne de sensé aujourd’hui ne voudrait croire à cela. Moi, j’y crois. Parfois, quelque chose en moi se soulève, comme un voile qui se gonfle. Ça obstrue, ça comble le vide. Quand je me crois voué à la solitude, j’entends ce souffle qui remue et qui me dit que j’ai tort.

Ce livre me donne envie de le relire pour mieux ressaisir tout cette vie qui se mélange à la nôtre.

J’ai encore à lire de cette auteure « Les singuliers » qui parle de cette communauté de peintres qui s’installe à Pont-Aven avec Gauguin en tête.

On peut aussi découvrir la jeunesse du narrateur de « Bonheur  fantôme » dans un « Point de côté ». Je le lirai certainement.