Le plus et le moins

Erri de Luca

Folio, 2018

 

Ce recueil est constitué de 37 textes autobiographiques. L’auteur y parle de la famille, de Naples, du travail ouvrier, de la faim, de l’école, Mai 68, des livres qui se mélangent à la vie, du rôle du lecteur…

L’écriture est à voir, à entendre, à détailler. Comment la juxtaposition des mots fait qu’on retrouve ce style, cette voix ?

Le narrateur est présent, plus que présent, on fait corps avec lui.

Je suis totalement fan de l’écriture d’Erri de Luca.

Je connais l’isolement du corps sorti de son travail sur le chantier. C’est un épaississement de sa propre limite. Il arrive jusqu’à l’étourdissement de sa propre limite. Il arrive jusqu’à l’étourdissement des terminaisons nerveuses, après une journée de marteau-piqueur. Une bonne partie de ma vie, j’ai utilisé mon dos comme un plateau de chargement. J’essaie sans y parvenir de me souvenir si l’enfant qui regardait derrière la vitre les affrontements entre hommes et matière avait entrevu le sien, au milieu des corps dans la poussière.

Beaucoup de mes camarades plongeaient des aiguilles dans leurs veines, parce que le vin tue trop lentement et qu’ils étaient pressés. Moi, je ne savais pas faire comme eux, mon corps était trop fatigué le soir pour lui en demander plus. J’avais besoin de pages à tenir en main comme un verre et de m’y plonger la tête la première jusqu’au terminus.

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Je vais mieux

Folio, 2014

Présentation de l’éditeur

Un jour, je me suis réveillé avec une inexplicable douleur dans le dos. Je pensais que cela passerait, mais non. J’ai tout essayé… J’ai été tour à tour inquiet, désespéré, tenté par le paranormal. Ma vie a commencé à partir dans tous les sens. J’ai eu des problèmes au travail, dans mon couple, avec mes parents, avec mes enfants. Je ne savais plus que faire pour aller mieux… Et puis, j’ai fini par comprendre.

Mon avis

Voilà tout est dit dans cette présentation. Le mal au dos est ce nœud qu’il faudra dénouer fil après fil pour que la vie de cet homme retrouve son authenticité originelle.

Les enfants partis, le narrateur se retrouve donc à la croisée des chemins : sa femme demande le divorce, il est licencié… Pour éliminer son mal de dos, il va devoir éliminer toutes les sources de tension une à une. Et ce livre raconte ceci, son chemin pour se libérer de son mal de dos et se libérer lui-même. Cela illustre parfaitement l’expression « En avoir plein le dos ». Ici son mal de dos est psychologique.

Ce cheminement est écrit avec de courts chapitres débutants avec au début l’intensité de la douleur sur une échelle de 1 à 10 et son état d’esprit.

Les dialogues et les scènes sont truculents. J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné le sourire et fait rire aussi.

Elise n’était pas pressée de vivre une autre histoire. C’était sans doute simplement vrai. Ce n’était pas son ambition ; son désir avait surtout été de se sentir libre. Quitter notre vie, c’était un espoir de liberté. Pas l’espoir d’une autre histoire. Quelle terrible réalité : on se quitte pour retrouver la liberté. Le couple enferme. Quoi qu’il arrive. Il enferme dans l’obligation de partager sa vie. L’expression vie commune veut tout dire : on vit une seule vie pour deux. Alors forcément vient un moment où l’on se sent à l’étroit dans cette moitié de vie. On étouffe, on a besoin d’air, et on se met à rêver de liberté. Nos enfants, notre passé, c’était tout ça notre vie commune, et maintenant nous avions nos vies distinctes. Pourtant, je ne croyais pas qu’on puisse se défaire si vite de vingt années passées ensemble. Elise était partout dans ma vie. Nos souvenirs ne cessaient d’apparaître dans mon présent. En fait il manquait à notre histoire une fin. Notre amour s’était essoufflé, mais je sentais encore les respirations d’Elise près de moi alors que je voulais commencer une nouvelle partie de ma vie.

Je trouve ces propos très justes.

J’ai lu ce livre de manière particulière. En effet, j’avais vu la bande annonce de son adaptation cinématographique par Jean-Pierre Améris avec en tête notre héros sous la forme d’Eric Elmosnino et aussi Alice Pol, Judith El Zein, Ary Abittan. Donc, j’ai lu ce livre en créant mon propre film dans ma tête avec ces acteurs fabuleux. Cela a pâtit à mon visionnage du film « Je vais mieux » qui sortira en mai. C’est quelque chose à ne pas faire. Je n’ai pas pu apprécier ce film pleinement bien que le choix des acteurs est fabuleux, des moments m’ont beaucoup plu, plus particulièrement la rencontre et l’histoire amoureuse du « héros » avec cette jeune femme rencontrée chez la magnétiseuse. A vous de me dire ce que vous en penserez !

Ce livre était dans ma PAL depuis 2014. Encore un de sorti dans le cadre de l’Objectif PAL.

Trois chevaux

Erri de Luca

Folio, 2016

J’ai énormément apprécié ce roman, le premier que je lis d’Erri De Luca. Le narrateur est un homme droit qui a partagé sa vie entre l’Argentine et l’Italie ainsi que la vie de deux femmes aimées. Il a vécu un drame en Argentine sous la dictature militaire et a du fuir en Italie. C’est un homme qui vit simplement, vivant de ses dons de jardinier, d’habitudes (manger dans le même petit resto le midi tout en lisant), disponible aux autres en vivant une certaine solitude. L’écriture est sereine et aussi distante par rapport aux affres vécus par son narrateur. Une certaine philosophie ressort de ce petit livre : il faut avancer dans la vie et être à l’écoute des autres offre des possibilités, des rencontres, des occasions qui modifient le cours de la vie…

Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, par ce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère.

Ainsi toute la journée je suis dans un jardin où je m’occupe d’arbres et de fleurs, où je reste silencieux de bien des façons, pris par quelque pensée de passage, une chanson, la pause d’un nuage qui enlève au dos soleil et poids.

Il est étrange de se savoir perdus tous les jours sans jamais se dire adieu.

Les jours se passent comme ça. Le soir, chez moi, j’écrase des tomates crues et de l’origan sur des pâtes égouttées et je grignote des gousses d’ail devant un livre russe. Il rend mon corps plus léger.

C’est ce que doivent faire les livres, porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres.

La dame blanche

Christian Bobin

Folio, 2010

« La dame blanche » est un petit livre à part dans la production de Bobin, celui-ci aborde la vie d’Emily Dickinson par petites touches. Je ne savais rien de sa vie si particulière. Elle vit enfermée chez elle, la plupart du temps dans sa chambre, le plus lointain horizon semble être le jardin. Elle m’a fait penser à Virginia Woolf par cette incapacité à vivre sereinement. Elle n’a pas de vie sociale mais entretient des correspondances. De son vivant, on retiendra ses dons pour le jardinage. Ses poèmes sont découverts après sa mort. Ce livre nous fait donc entrer dans l’univers d’Emily Dickinson. Cela peut-être un joli préambule avant de lire ses poèmes.

Bien avant d’être une manière d’écrire, la poésie est une façon d’orienter sa vie, de la tourner vers le soleil de l’invisible.

Elle peut griffonner un poème sur l’enveloppe du chocolat dont elle se sert pour faire un gâteau, comme elle peut écrire dans la remise fraîche et calme où elle écrème le lait. Elle s’y prend à plusieurs fois, multiplie les brouillons, ne ménage pas sa peine. Il faut que tout soit sur la page comme le contraire d’un orphelinat : que plus personne ne soit abandonné.

 

Ce livre est enfin sorti de ma PAL où il dormait depuis 2013.

La carapace de la tortue

Marie-Laure Hubert Nasser

Folio, 2016

Présentation de l’éditeur

« Oui, je suis venue sur terre comme une tortue, encombrée d’une carapace. Qui rentre la tête quand le monde extérieur est trop douloureux ». Clotilde cache ses complexes derrière d’amples vêtements. Après avoir tenté sa chance à Paris, cette jeune Bordelaise revient au pays grâce à sa grand-tante. Sous des dehors revêches, Thérèse a prévu pour sa petite-nièce un strict programme de remise en forme. Avec l’aide de tous les voisins qui ont au préalable passé un casting impitoyable, Clotilde devra sortir de sa réserve. Il y a Claudie qui aime raconter ses histoires de fesses, Sarah et Sophie, délaissées par leur mari et bien décidées à s’en accommoder, Elisabeth, la business woman meurtrie de ne pas voir grandir ses trois enfants… Chacun à sa façon va aider Clotilde à reprendre goût à la vie. Une galerie de portraits attachante, l’histoire d’une renaissance racontée avec énergie et un humour parfois corrosif.

Mon avis

Ce livre m’a tout de suite fait penser à « Big » de Valérie Tong Cuong à cause du personnage principal hyper complexé dans son corps, dans ses kilos en trop. Le personnage de Valérie Tong Cuong, elle, ne sortait que la nuit et vivait hors de la société. Ici, dans ce livre, Clotilde est une jeune femme qui a un corps qui est décrit comme une « masse informe » et qui cache son visage sous un chapeau. Ici, Clotilde subit. Elle a tout de même pris la décision de quitter sa famille qui n’a jamais su l’aimer et de demander l’aide d’une tante. Mais à part cela, les pensées de Clotilde me semblaient vides, concentrées sur ses complexes physiques.

Plus simplement, elle avait constaté, jour après jour chez ses voisins, que l’enveloppe physique qui la contenait pouvait éloigner ceux qu’elle avait commencé à aimer. Une aversion instantanée. Comme une brûlure. Un rejet qui détournait les visages, même bienveillants. Comme le regard fuyant du père de Léo qui partait le matin pour son jogging. Dans ses yeux, elle aurait désiré lire de l’amitié. Un signe d’affection. Pas plus. Elle n’en voulait pas plus.

J’ai eu du mal à avoir de l’empathie pour ce personnage jusqu’au moment où le journal de Clotilde nous est donné à lire. Son journal nous fait découvrir le calvaire qu’elle a vécu. On apprend aussi que sa naissance est du à un événement tragique qui fait qu’elle n’a pas pu être aimée par ses parents ou dans tous les cas, mal aimée. On prend connaissance de la maltraitance psychologique qu’elle a subi donc au sein de sa famille et à l’école. Par son journal, on découvre une jeune femme cultivée dont la passion pour l’Art l’a maintenue dans la vie et aidée à vivre. Et on assiste dans ce journal à son éveil de la vie, des efforts qu’elle fit pour vaincre ses complexes et avancer dans la vie. A un moment, on se serait presque cru dans un conte de fées avec toutes ses bonnes fées qui se penchent sur elle mais l’auteure en a décidé autrement pour la fin de ce roman. Cette fin me fait penser d’ailleurs à celle de Renée dans « L’élégance du hérisson » de Muriel Barbery. Elle se retrouve fauchée en plein début de bonheur, d’un futur plus radieux.

J’ai failli lâcher la lecture donc juste avant la lecture du journal de Clotilde car je trouvais ces complexes disproportionnées, ses problèmes de communication extrêmes. Je n’ai jamais vu de personnes si laides qui doivent vivre ce cauchemar. La beauté pour moi est ailleurs aussi, dans l’intelligence humaine, le savoir-vivre et un savoir-être agréable, la curiosité et l’ouverture aux autres, l’humour, savoir se moquer de soi… Et lire des livres où les personnages se rendent la vie impossible à cause de leur physique, cela m’insupporte.

Finalement, j’ai apprécié la lecture de ce roman qui fait réfléchir sur les blessures psychiques, la relation au corps et la méchanceté ou la bêtise de certains.

Clotilde aimait l’Art et c’est ce qui l’a fait exister aux yeux des autres, c’est ce qui l’a rendu belle.

Cultivons nos passions !

J’ai découvert une nouvelle maison d’édition. Avant d’être édité en Folio, ce roman était édité aux Editions Passiflore. C’est une maison d’édition du Sud-Ouest située à Dax.

On découvre que Marie-Laure Hubert Nasser a écrit un deuxième roman « Spleen Machine » que je pense lire.